Résistance
Un écolier du Tiers Monde est aussi un enfant
Avec la bouche froide des empires,
Avec l’encre sèche des cartes,
Avec la science obscure
Qui classe les morts avant les mots.
Ils ont regardé le cartable
De l’enfant
Comme on regarde une frontière,
Son cahier
Comme on soupçonne un drapeau,
Sa langue
Comme une faute
Dans la grammaire du monde.
Puis ils ont bombardé
Sa marche,
Ses crayons de peuplier,
Son pain plié dans le matin,
Et son soleil en papier-cadeau.
Ils ont décidé
Qu’un enfant cesse d’être un enfant
Dès que son pays dérange.
Ils ont posé sur ses épaules minces
Le poids d’un pétrole,
D’un détroit,
D’une revanche,
D’une stratégie écrite dans des salles
Où l’on ne voit jamais
Le visage d’une mère seule sous les étoiles.
Il avait neuf ans, peut-être dix,
Peut-être plus, peut-être moins...
Mais l’âge exact
Où la terre devrait n’être
Qu’une cour de joie et de lumière,
De rêve et de rire.
L’âge des tables de multiplication,
Des billes perdues,
Des nuages qu’on appelle chevaux.
Mais ils lui ont donné
L’âge du soupçon,
L’âge de la cible,
L’âge de la bombe,
L’âge d’une nationalité
Sans nom ni regard.
Pour eux,
Un écolier du Tiers-Monde
N’est pas un enfant,
Ce n’est qu’un Tiers-Monde.
Pas de lait sur les lèvres,
Pas de fièvre la nuit,
Pas de rêves sous l’oreiller,
Pas de main vivante
Pour recoudre le soir.
Comme si l’enfant
Naissait hors de l’humanité,
Dans une cave de géopolitique,
Avec pour berceau
Le bruit des sanctions,
Et pour comptine
Le vacarme des missiles.
Mais moi, je dis :
Un écolier du Tiers-Monde
Est un enfant plus ancien
Que les bombes,
Plus vrai que les discours,
Plus innocent
Que les alliances.
Plus sacré
Que vos raisons d’État.
Je dis :
Sa petite main tachée d’encre
Pèse plus lourd
Que les fois et les dieux.
Il a droit à un matin.
Droit à un tableau.
Droit à l’erreur sur une dictée.
Droit à la cloche de midi.
Droit à l’avenir,
La forme la plus haute de la justice.