Aujourd’hui, la région métropolitaine de Port-au-Prince et plusieurs villes de certains départements sont noyées dans l’insécurité : extorsions, kidnappings, homicides, incendies et déplacements forcés. Naturellement, tous les regards se fixent sur la Police nationale d’Haïti. Lorsqu’un territoire tombe, l’opinion cherche le policier qui n’était pas là. Elle regarde moins les ministères qui auraient dû connaître, surveiller, aménager et protéger ce territoire avant sa chute.

La sécurité ne commence pas avec un fusil. Le fusil intervient lorsque la menace est déjà présente. Il sert à protéger, à arrêter ou à neutraliser ceux qui mettent des vies en danger. Avant cette étape se trouvent la connaissance du territoire, le contrôle des frontières, la planification, la prévention et la surveillance des circuits financiers. À chaque ministère revient une part précise de ce travail.

Le ministère de l’Intérieur et des Collectivités territoriales doit connaître le pays dans ses détails. Les mairies, les délégations, les vice-délégations et les autres structures locales doivent lui signaler les déplacements de population, les conflits locaux, les routes bloquées, les quartiers abandonnés et l’apparition de nouvelles autorités armées. Lorsqu’un groupe criminel prend le contrôle d’une zone sans que l’administration ait vu les signes, l’échec commence avant l’arrivée de la PNH.

Le ministère de la Défense doit participer à la protection des frontières terrestres, maritimes et aériennes. Les armes et les munitions utilisées par les groupes criminels entrent dans le pays par des routes, des ports, des pistes ou des réseaux de contrebande. Les Forces armées doivent surveiller ces passages et protéger les installations importantes. La frontière numérique réclame aussi leur attention, en collaboration avec les services chargés des télécommunications, des finances et de la justice.

Le ministère de la Planification et de la Coopération externe doit savoir où l’État recule. Il doit repérer les zones qui grandissent sans routes, sans écoles, sans police et sans administration. Son travail consiste à orienter les investissements publics vers les endroits où l’abandon prépare déjà la prochaine crise. Planifier, c’est décider où l’État doit arriver avant le groupe armé.

Le ministère des Travaux publics, Transports et Communications doit permettre à l’État de circuler. Une route impraticable ralentit une intervention. Une rue sans éclairage protège l’agresseur. Un réseau téléphonique défaillant empêche une victime de lancer l’alerte. Les routes, les ponts, l’éclairage et les communications appartiennent donc au dispositif de sécurité.

Le ministère de l’Économie et des Finances doit suivre l’argent du crime. Les rançons, l’extorsion, la contrebande et les trafics servent à acheter des armes, payer des informateurs et préparer de nouvelles attaques. La Douane doit mieux contrôler les marchandises qui passent par les ports, les aéroports et les frontières. Les services fiscaux et financiers doivent repérer les patrimoines et les transactions sans rapport avec les revenus déclarés.

Le ministère du Commerce et de l’Industrie doit surveiller les entreprises et les commerces utilisés pour cacher l’origine de l’argent criminel. Une rançon peut finir dans l’achat d’un véhicule, d’un immeuble ou dans le financement d’une activité apparemment légale. Un registre fiable des entreprises et une coopération régulière avec les enquêteurs peuvent aider à identifier ces circuits.

Le ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural doit protéger l’économie des campagnes. Les conflits fonciers, la disparition des marchés agricoles et l’abandon des zones rurales poussent des familles vers d’autres territoires déjà fragiles. Lorsque l’État quitte les sections communales et les zones frontalières, les réseaux criminels trouvent de nouvelles routes et de nouvelles populations à exploiter.

Le ministère de l’Environnement doit suivre les déplacements provoqués par les catastrophes, la dégradation des terres et l’occupation désordonnée des espaces. Une population chassée de son lieu de vie se retrouve souvent sans revenu, sans logement et sans protection. Cette fragilité peut faciliter l’exploitation, la traite et le recrutement criminel.

Le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle doit connaître les écoles fermées et les élèves sortis du système. Quitter l’école ne conduit pas automatiquement au crime. Mais des milliers de jeunes sans formation, sans encadrement et sans perspective offrent aux recruteurs un terrain plus large. Une école qui ferme retire aussi à l’État l’un de ses derniers visages dans le quartier.

Le ministère des Affaires sociales et du Travail doit repérer les familles déplacées, les jeunes sans emploi et les travailleurs livrés à l’économie informelle. Sa responsabilité consiste à réduire la dépendance de ces personnes envers ceux qui proposent de l’argent en échange d’un renseignement, d’un transport ou d’un service criminel.

Le ministère de la Jeunesse, des Sports et de l’Action civique travaille auprès de la population que les gangs cherchent aussi à attirer. Son rôle dépasse l’organisation de tournois. Il doit soutenir les associations locales, les initiatives communautaires et les espaces où les jeunes peuvent participer à la vie de leur quartier sans passer par une structure armée.

Le ministère de la Santé publique et de la Population reçoit une part importante des conséquences de l’insécurité. Les blessures par balle, les violences sexuelles, les traumatismes et les handicaps permanents arrivent dans ses hôpitaux. Ces données peuvent aider à localiser les foyers de violence, à comprendre leur évolution et à préparer les réponses d’urgence. La sécurité se mesure aussi dans la capacité d’un blessé à atteindre un hôpital et d’une victime à recevoir des soins sans rencontrer ses agresseurs.

Le ministère à la Condition féminine et aux Droits des femmes doit documenter les violences sexuelles, la traite et l’exploitation des femmes et des filles dans les territoires contrôlés par les groupes armés. Sans données, sans accueil et sans accompagnement, ces crimes restent cachés et leurs victimes demeurent seules face à leurs agresseurs.

Le ministère de la Culture et de la Communication doit garantir une information publique rapide et crédible. Les fausses alertes, les rumeurs et les vidéos de terreur font partie des armes utilisées pour contrôler la population. Informer correctement permet d’éviter la panique et d’empêcher les groupes criminels de contrôler entièrement le récit de la crise.

Le ministère du Tourisme doit travailler avec les autorités locales et les forces de sécurité pour protéger les sites, les établissements et les routes touristiques. La disparition du tourisme ferme des entreprises, détruit des emplois et vide certains espaces de leur activité économique. Un territoire sans activité régulière se trouve davantage exposé à l’abandon.

Le ministère des Haïtiens vivant à l’étranger doit examiner les liens entre l’insécurité nationale et la diaspora. De nombreuses rançons sont réclamées à des proches installés à l’étranger. Les familles peuvent subir des menaces, des fraudes et des extorsions à distance. Ce ministère dispose d’une responsabilité d’information, d’orientation et de coordination avec les autres institutions concernées.

Le ministère des Affaires étrangères et des Cultes intervient lorsque les réseaux criminels dépassent les frontières nationales. Le traçage des armes, les sanctions, les extraditions, les échanges d’informations et la coopération policière passent aussi par la diplomatie. Son rôle est d’obtenir des partenaires étrangers les informations et l’assistance qui permettent aux institutions haïtiennes d’agir.

Le ministère de la Justice et de la Sécurité publique doit définir une vision nationale de la sécurité, la traduire en stratégie et fixer des priorités claires. Il doit fournir à la PNH les moyens humains, matériels, technologiques et budgétaires nécessaires : formation, équipements, infrastructures, communications sécurisées et outils de renseignement. Le ministère doit aussi relier la politique de sécurité aux parquets, aux prisons et aux réformes juridiques. La conduite des opérations appartient à la chaîne de commandement policier ; la responsabilité du ministère consiste à donner à cette chaîne une direction, un cadre légal et des moyens. Une police privée de stratégie travaille dans l’urgence ; une police privée de moyens travaille dans l’impuissance.

La Primature et le Conseil supérieur de la Police nationale doivent recevoir les renseignements venant des ministères, de la PNH et des autres services, les comparer et fixer les priorités. La Primature doit obliger les ministères à travailler ensemble. Le CSPN doit encadrer la PNH, lui donner des objectifs, veiller à la mise à disposition des moyens et contrôler les résultats. Leur responsabilité commence avant l’attaque, au moment où les informations permettent encore d’empêcher la crise.

À chaque crise, la PNH reçoit la dernière facture des défaillances de tout l’État. Sur cette facture s’additionnent les frontières mal contrôlées, les territoires mal connus, les routes abandonnées, les écoles fermées, les revenus criminels peu surveillés et les renseignements restés sans suite. Nommer les autres responsables ne diminue en rien les obligations de la PNH. Elle doit répondre de ses renseignements, de ses décisions, de la légalité de ses opérations et de ses résultats. Mais elle ne peut porter à elle seule la responsabilité d’une menace que plusieurs institutions ont regardée grandir sans accomplir leur part. Identifier chaque faute ne disperse donc pas la responsabilité. Cela empêche simplement les ministères qui ont laissé grandir la menace de se cacher derrière le policier chargé de l’affronter.