Une machine peut désormais écrire un discours, résumer un livre, produire une image et imiter presque toutes les formes de conversation. La question n’est donc plus de savoir si l’intelligence artificielle parlera. Elle parle déjà. La vraie question consiste à déterminer ce qu’elle saura de nous lorsqu’elle prendra la parole à notre place.
Les systèmes d’intelligence artificielle apprennent à partir de gigantesques quantités de textes, d’images et de sons. Or toutes les sociétés ne sont pas représentées de manière égale dans ces données. Certaines disposent de bibliothèques numérisées, d’archives accessibles et de milliers de publications en ligne. D’autres existent principalement dans des livres épuisés, des conversations orales et des documents enfermés dans des institutions fragiles.
Haïti risque ainsi d’entrer dans l’intelligence artificielle par les récits produits sur elle plutôt que par les récits qu’elle produit elle-même. La machine saura peut-être reconnaître nos crises avant de comprendre notre pensée. Elle connaîtra nos catastrophes mieux que nos œuvres et nos blessures mieux que nos inventions.
Le danger ne vient pas uniquement de la technologie. Il vient de notre absence dans sa mémoire. Une intelligence artificielle entraînée sans nos archives reproduira naturellement les angles, les préjugés et les silences de ceux qui ont davantage documenté le monde.
Il ne suffit donc pas de demander aux plateformes de mieux comprendre le créole ou la culture haïtienne. Nous devons créer les conditions matérielles de cette compréhension : numériser nos ouvrages, préserver les journaux, transcrire les archives sonores, soutenir les médias et rendre accessibles les travaux de nos chercheurs.
L’intelligence artificielle peut devenir un puissant outil de diffusion culturelle, d’éducation et de traduction. Mais elle ne corrigera pas d’elle-même les inégalités dont elle hérite. Sans intervention consciente, elle accélérera la circulation des cultures déjà dominantes et transformera les autres en notes de bas de page numériques.
La technologie apprend avec ce que nous lui donnons. Si nous ne lui transmettons pas nos mots, notre histoire et nos nuances, elle parlera tout de même de nous. Seulement, elle le fera avec la mémoire des autres.
