La souveraineté est devenue l’un de ces mots que nous prononçons plus facilement que nous ne l’organisons. Nous l’évoquons dans les discours, nous l’inscrivons dans les constitutions et nous la brandissons chaque fois qu’une puissance étrangère intervient dans nos affaires. Mais entre la souveraineté proclamée et la souveraineté vécue, il existe parfois toute la distance d’un bateau chargé de ce que nous ne produisons plus.
Un pays dépendant de l’extérieur pour se nourrir, s’éclairer, se soigner et communiquer conserve peut-être ses symboles, mais perd progressivement sa liberté de décision. Chaque besoin essentiel non satisfait devient une porte par laquelle un autre acteur peut imposer ses conditions.
Produire ne signifie pas tout fabriquer seul ni fermer les frontières. Aucune économie moderne ne fonctionne dans l’isolement. Il s’agit plutôt d’identifier ce qu’une nation ne peut abandonner entièrement au marché extérieur sans mettre son existence en péril. L’agriculture, l’énergie, les infrastructures numériques et certains services publics appartiennent à cette catégorie.
La dépendance devient particulièrement dangereuse lorsqu’elle est présentée comme une fatalité naturelle. Nous finissons alors par croire qu’importer coûte nécessairement moins cher que produire, sans calculer le prix du chômage, de l’exode rural, de l’abandon des terres et de la disparition des savoir-faire.
La souveraineté productive exige des choix difficiles. Elle suppose des investissements continus, une protection intelligente des secteurs stratégiques et un État capable de distinguer l’intérêt collectif des privilèges particuliers. Elle nécessite également une coopération avec le secteur privé, les universités et la diaspora.
Un pays ne devient pas souverain en refusant le monde. Il le devient en entrant dans le monde avec quelque chose à offrir et une capacité réelle de négocier. Celui qui ne produit rien finit par accepter presque toutes les conditions, parce qu’il ne peut se permettre de perdre ce dont il dépend.
Le drapeau demeure indispensable comme symbole de l’histoire commune. Mais il ne nourrit pas, ne soigne pas et ne crée pas d’électricité. Pour que la souveraineté descende du mât et entre dans la vie des citoyens, elle doit aussi devenir une politique de production.
