Ce soir, ton corps est mon pays.
La nuit a déplacé l’équateur
jusqu’à la température de tes reins.
Les cartes se déplient dans mes paumes,
mes longitudes perdent leur heure,
et ma bouche, île détachée de son archipel,
attend que ton souffle lui accorde un port.
Ton visage gouverne toute une météorologie.
Sur ton front, l’aube étend ses hauts plateaux.
Tes yeux, deux lacs de haute altitude,
gardent sous leur calme
les secousses profondes de la terre.
Tes cheveux avancent en forêt équatoriale,
chargés d’oiseaux noirs,
de moussons, de lianes
et de sentiers que la lumière emprunte à tâtons.
Ton nez est un cap dressé dans le vent.
Ta bouche, l’estuaire
où la parole abandonne son fleuve
pour entrer dans la mer.
Lorsque tu souris,
les archipels changent de place,
les îles rapprochent leurs solitudes,
et le soleil descend boire
à la source rouge de tes lèvres.
Ta nuque est l’isthme secret
qui relie le continent de ton visage
à l’immense territoire de ta poitrine.
Sous tes clavicules, deux golfes
recueillent les marées de ton souffle.
Tes seins règlent le mouvement de la lune,
et chaque battement de ton cœur
soulève contre moi
une vague venue du centre du monde.
Ton dos déploie sa cordillère.
Ta colonne en est le méridien vivant,
la ligne de feu où mes doigts
lisent les archives de la terre.
Tes omoplates portent des falaises,
tes épaules soutiennent l’horizon,
et le creux de tes reins abrite
une baie où la nuit vient jeter l’ancre.
Ton ventre est une plaine après la crue,
une terre alluviale encore chaude
du passage des saisons.
Ton nombril garde le premier cratère,
l’ouverture ronde par laquelle
le monde m’a versée dans ton monde.
Autour de lui, mes lèvres découvrent
des latitudes inconnues des géographes,
des climats que nul atlas
n’a réussi à emprisonner dans ses couleurs.
Tes hanches déplacent les plaques tectoniques.
À chacun de tes pas,
un continent se détache,
une mer intérieure brise ses digues,
un volcan remonte dans mon sang.
Entre tes cuisses, une vallée
protège sa saison la plus secrète,
avec ses pluies souterraines,
ses savanes brûlantes
et ses frontières ouvertes par ton seul désir.
Tes jambes descendent vers le sol
comme deux grands fleuves parallèles.
Tes genoux en partagent les rapides,
tes chevilles en affinent le delta,
et tes pieds sont les ports profonds
par lesquels ton corps
maintient commerce avec la terre.
Mes mains t’arrivent désarmées.
Elles abandonnent aux vieux empires
le compas, le cadastre et la conquête.
Elles apprennent sur ta peau
une géographie souveraine.
Sous ton ciel,
mon amour renonce aux capitales prises,
aux provinces soumises,
aux drapeaux plantés dans la chair.
Il sollicite la citoyenneté de ton souffle,
l’asile dans tes bras,
le droit de séjour que tes lèvres
peuvent accorder ou reprendre.
Ce soir, ton corps est mon pays.
J’y marche sans armée,
j’y voyage sans arracher leurs noms aux montagnes,
j’y habite sans posséder la terre.
Quand l’aube viendra reprendre ses frontières,
je garderai sur mes lèvres
un peu de ton littoral,
dans mes paumes la chaleur de tes latitudes
et, au plus profond de moi,
la brûlante certitude
d’avoir enfin habité un pays
qui ne fabrique aucun exil.