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Amour

Jouir

Par Jean Venel Casséus

Jouis de la vie comme on faisait l’amour, l’autre soir, à Turgeau, sous ce manguier mythique ayant connu les ombres de milliers de passants, les serments éternels des amants provisoires. Jouis de l’amour comme on vivait autrefois : les fenêtres ouvertes, nos chemises abandonnées, sans demander au lendemain la permission d’être heureux. Jouis de cette pluie quand elle surprend Port-au-Prince et contraint la poussière à se taire. Jouis de ce vent quand il soulève la robe des flamboyants et rend aux rues un peu de leur ancienne innocence. Jouis de ton café brûlant, du clairin sans glaçons, d’une mangue mordue à pleines dents, d’une chanson de Coupe Cloué échappée d’une vieille radio, de deux corps qui se reconnaissent avant même de se toucher. Jouis sans honte. La honte est l’invention de ceux qui n’ont jamais su quoi faire de leur propre désir. Jouis sans compter. Le plaisir ne tient pas de registre. Jouis de la bouche qui t’appelle, de la main qui te cherche, de la peau qui s’ouvre à toi comme une maison longtemps inhabitée retrouve enfin sa lumière. Jouis de l’instant, car le temps est un voleur poli. Il frappe rarement à la porte, mais finit toujours par emporter les meubles. Jouis sans compter les cris.