Affaire Orélien : les Éditions du Boréal viennent d’assassiner un homme de sang-froid

Dans un communiqué publié ce 21 octobre, les Éditions du Boréal, au Canada, annoncent mettre fin à leur relation professionnelle avec Thélyson Orélien et affirment avoir trouvé des éléments justifiant cette rupture. Lisons donc ce que la maison avance, ce qu’elle reconnaît ignorer et ce qu’elle décide malgré cette ignorance. La gravité de ce communiqué se mesure à la distance entre les preuves qu’il expose et la condamnation publique qu’il produit.

Le premier argument concerne des traces de balises d’intelligence artificielle découvertes dans les métadonnées de certains documents. Boréal présente cette découverte comme la confirmation d’un recours à l’intelligence artificielle dans le processus d’écriture. Mais le communiqué ne permet pas d’examiner le passage de la trace informatique à cette conclusion.

Quelles balises ? Dans quels documents ? Associées à quelle opération ? Avec quelle possibilité d’en déterminer l’origine et d’en attribuer l’usage à l’auteur ? Ces questions portent sur la preuve elle-même. Le communiqué ne fournit pas les renseignements nécessaires pour y répondre. Il rapporte le résultat d’une expertise dont le lecteur ne connaît ni l’auteur, ni la méthode, ni les limites.

Je ne prétends pas que ces traces sont sans valeur. Je constate que Boréal leur attribue une valeur décisive sans permettre au public de comprendre ce qu’elles démontrent précisément. L’existence d’une expertise ne dispense pas d’en expliquer les conclusions, surtout lorsqu’on s’en sert pour mettre publiquement en cause l’intégrité d’un homme.

Le deuxième argument concerne le mensonge. Orélien aurait assuré à plusieurs reprises n’avoir jamais utilisé l’intelligence artificielle pour la création de son roman. Boréal considère cette assurance démentie. C’est le fondement annoncé de la rupture de confiance.

Pour apprécier cette accusation, il faudrait pourtant connaître les échanges exacts. Quelle question a été posée ? Quelle réponse a été donnée ? Que recouvrait l’expression « processus d’écriture » pour les deux parties ? Quel usage précis l’expertise aurait-elle établi ? Une accusation de mensonge exige de confronter une déclaration identifiable à un fait démontré. Le communiqué nous donne la conclusion de cette confrontation, sans nous en présenter les éléments.

Vient ensuite un aveu essentiel. Boréal ignore toujours dans quelle mesure l’intelligence artificielle aurait été utilisée dans la création du roman et envisage de ne jamais obtenir de réponse définitive.

Cette incertitude n’empêche pas, en soi, qu’une fausse déclaration puisse être établie. Mais elle interdit de confondre deux conclusions. Un recours à l’intelligence artificielle ne prouve pas que le roman aurait été largement écrit par elle. Or c’est précisément cette accusation qui menace la reconnaissance d’Orélien comme écrivain. En annonçant son désaveu dans ce contexte, Boréal fournit une autorité institutionnelle à une lecture que ses propres réserves ne permettent pas de tenir pour établie.

La maison aurait donc dû définir avec une extrême précision ce qu’elle reproche à l’auteur. Son communiqué laisse au contraire circuler ensemble le soupçon sur la fabrication du livre, l’accusation de mensonge et la rupture professionnelle. Le public reçoit une condamnation globale là où les conclusions devraient rester délimitées.

Boréal avance aussi avoir accompagné l’auteur dans la constitution d’un dossier destiné à démontrer son innocence. La maison précise que cette démarche n’a pas permis de trancher et qu’Orélien a annoncé qu’il ne fournirait plus d’éléments.

Mais l’échec d’une démonstration d’innocence ne constitue pas une démonstration de culpabilité. Refuser de poursuivre une démarche ne suffit pas davantage à établir ce que cette démarche cherchait à vérifier. Cela peut compliquer la relation avec un éditeur. Cela ne transforme pas les pièces manquantes en preuves à charge. Si l’expertise ultérieure apporte un élément décisif, c’est cet élément qu’il faut expliquer.

La maison affirme encore ne pas vouloir exercer un rôle d’enquêteur auprès de ses auteurs. Elle a pourtant rassemblé les versions de travail, commandé une analyse et tiré de ses résultats une décision publique. Elle a exercé une fonction d’enquête. Refuser le titre ne supprime pas les exigences qui accompagnent la démarche.

L’auteur a-t-il reçu les résultats complets ? A-t-il pu en contester l’interprétation ? A-t-il eu la possibilité de solliciter une contre-expertise ? Boréal indique l’avoir informé de sa position avant de la rendre publique. Cette information ne répond à aucune de ces questions. Prévenir quelqu’un de la décision prise contre lui ne prouve pas qu’il a pu en discuter les fondements.

La portée de la sanction mérite ensuite d’être examinée. Boréal annonce qu’il ne réimprimera pas C’était ça ou mourir et ne publiera plus d’autres livres d’Orélien. La maison peut choisir ses collaborations. Mais pourquoi donner à cette exclusion future une publicité aussi solennelle ? Les prochains manuscrits ne sont pas les documents examinés par l’expert. Ils sont pourtant déjà compris dans la rupture annoncée.

Le communiqué dépasse donc le sort d’un livre. Il atteint la crédibilité professionnelle de l’auteur et peut peser sur l’accueil de son œuvre à venir. Boréal sait que sa parole circulera auprès des libraires, des jurys, des éditeurs étrangers et des lecteurs. Il évoque lui-même les conséquences internationales de sa décision.

C’est pourquoi ses motivations méritent aussi d’être examinées. Ce communiqué appelle une enquête sur la maison qui l’a publié. Quels intérêts ont pesé dans cette décision ? Quelle place ont occupée les accords étrangers, les préoccupations commerciales et la protection de sa réputation ? Des partenaires ont-ils exercé des pressions ? Lesquels ?

Une institution rend publique une accusation contre l’intégrité d’un écrivain, ne fournit pas dans son communiqué les éléments permettant d’en vérifier la démonstration, reconnaît une incertitude majeure sur le rôle de l’intelligence artificielle, étend la rupture aux livres futurs et ferme la discussion. J’appelle cela un assassinat, purement et simplement. Un assassinat symbolique de l’auteur, de sa crédibilité et de sa possibilité d’être lu sans que le soupçon lise à sa place. C’est cet acte qu’il y a lieu de dénoncer.

Je vous avoue qu’un jour ou l’autre, on saura les vraies raisons, économiques, sociales ou racistes, qui ont poussé les Éditions du Boréal à publier cette bêtise.