Financement de gangs, trafic d’armes, détournement de fonds publics et transmission d’informations confidentielles : le rapport du Groupe d’experts des Nations unies sur Haïti, daté du 8 septembre 2026, met en cause plusieurs personnalités politiques et membres des services de sécurité. Derrière la capacité de résistance des groupes armés, les enquêteurs décrivent des soutiens qui traversent les institutions publiques, les milieux économiques et la police.

Les opérations contre les gangs peinent à produire des résultats durables parce que les réseaux qui les alimentent continuent de fonctionner. C’est l’un des principaux constats du rapport transmis au Conseil de sécurité. Les experts soulignent que les chefs de gangs bénéficient d’intermédiaires, de ressources financières, de livraisons d’armes et d’informations sur les interventions destinées à les neutraliser.

Le document décrit une collusion entretenue par des intérêts politiques, économiques et territoriaux. À l’approche des élections, le contrôle de certaines zones peut permettre, selon le rapport, de mobiliser des soutiens, d’intimider des adversaires et de peser sur les autorités locales.

Alfrédo Junior Antoine. L’ancien député de Kenscoff est présenté comme l’un des principaux commanditaires de l’attaque du 27 janvier 2025 contre cette commune. Selon les experts, il arme et soutient des groupes de jeunes depuis au moins 2016 pour servir ses intérêts politiques. Le rapport lui impute également des enlèvements, des détentions illégales et le recours à des hommes armés pour intimider des opposants ou s’emparer de biens. Il aurait fourni des armes, des munitions et des ressources financières à Viv Ansanm par l’intermédiaire d’un tiers. Sollicité par le Groupe, il a nié ses liens avec les gangs. Les experts maintiennent leurs conclusions.

Nenel Cassy. L’ancien sénateur des Nippes est accusé de soutenir plusieurs acteurs armés et de contrôler un groupe criminel appelé « BLTS », implanté à Chalon, dans la commune de Miragoâne. Cette appellation ne désigne pas le Bureau de lutte contre le trafic de stupéfiants de la police. Le rapport lui attribue une contribution à la création de Fantome 509, ainsi que l’organisation de réunions ayant conduit à des attaques contre Kenscoff. Les experts le mettent aussi en cause dans des projets d’attaques contre des infrastructures aéroportuaires et dans une tentative d’enlèvement suivie de l’assassinat d’un diplomate haïtien, en février 2021. Le Groupe indique n’avoir reçu aucune réponse à la lettre qu’il lui a adressée.

Rosemila Petit Frère. L’ancienne maire de l’Arcahaie est accusée d’avoir apporté un soutien financier et logistique aux dirigeants de Viv Ansanm. Selon le rapport, elle a transmis à des chefs de gangs des informations confidentielles sur des opérations imminentes de la Police nationale d’Haïti. Les experts la présentent également comme bénéficiaire de fonds détournés de la Caisse d’assistance sociale, dont une partie aurait été versée au chef du gang Krache Dife. Ils évoquent le blanchiment de ces fonds à travers trois entreprises lui appartenant : Centre Commercial, Groupe Radio Mono et Excel Travel. Rosemila Petit Frère a contesté ces conclusions, que le Groupe maintient après examen de sa réponse.

Guy Philippe. L’ancien haut responsable de la police, engagé dans la politique, est présenté comme un soutien de Viv Ansanm. Le rapport mentionne plusieurs rencontres avec Jean Misnord, dit « Fado », troisième chef du gang Simon Pelé, dans la Grand’Anse. Ces contacts sont replacés dans le contexte des tentatives d’implantation des gangs dans les départements du sud du pays.

Youri Latortue. L’ancien sénateur est accusé d’avoir soutenu les gangs Raboteau et Kokorat San Ras, notamment en leur fournissant des armes et des munitions. Le rapport souligne le poids des intérêts politiques dans la violence qui frappe l’Artibonite. Il rapporte aussi une déclaration du chef de Kokorat San Ras, Bendjy, accusant Youri Latortue d’être le fondateur de ce gang. Cette dernière affirmation est expressément attribuée au chef de gang.

Prophane Victor. L’ancien député, déjà visé par des sanctions, est présenté comme un acteur ayant contribué à l’essor de Gran Grif, notamment par la fourniture d’armes. Son nom apparaît également dans les échanges entretenus avec Rosemila Petit Frère, qui lui aurait transmis des informations confidentielles concernant les enquêtes menées contre lui. Les experts dénoncent par ailleurs la faiblesse des mesures de gel de ses avoirs, jugées sans rapport avec son patrimoine.

Magalie Habitant. Le Groupe la décrit comme une intermédiaire importante entre les gangs et leurs soutiens politiques, économiques et financiers. Son nom apparaît dans les contacts d’Alfrédo Antoine et dans les échanges de Rosemila Petit Frère. Cette dernière lui aurait communiqué des rapports d’enquête confidentiels obtenus auprès de policiers corrompus, afin de l’aider à préparer sa défense.

Patrick Noramé. L’ancien responsable du Bureau de monétisation des programmes d’aide au développement est cité dans le dossier consacré à Nenel Cassy. Selon les experts, il a détourné et blanchi d’importantes sommes d’argent, dont une partie a été illégalement versée à l’ancien sénateur. Le rapport précise que celui-ci avait usé de son influence pour favoriser sa nomination.

Rony Célestin. L’ancien sénateur est cité à propos du soutien financier et logistique apporté aux gangs par des acteurs économiques. Le document renvoie aux conclusions d’un précédent rapport concernant ses activités. Il ne présente pas, dans cette section, une nouvelle enquête détaillée à son sujet.

Jean-Charles Moïse. L’ancien sénateur du Nord et secrétaire général de Pitit Dessalines est mis en cause dans un autre registre : le commerce des civelles, ces jeunes anguilles exportées à des prix élevés. Les experts l’accusent de dominer la filière grâce à son influence sur la délivrance des permis d’exportation et sur certains agents des douanes. Ils décrivent des pressions, des pratiques de corruption, de la fraude fiscale et un réseau de contrebande régional. Selon leurs conclusions, ce réseau mélange des marchandises provenant de fournisseurs illicites de plusieurs territoires avant de les exporter comme étant exclusivement d’origine haïtienne. Dans ce rapport, les experts ne lui attribuent aucun lien avec les gangs de Viv Ansanm.

Dimitri Hérard. L’ancien chef de l’Unité de sécurité générale du Palais national figure parmi les personnes sanctionnées pour leur soutien aux gangs. Le rapport indique qu’il continue de circuler librement dans la commune de Carrefour, décrite comme un refuge pour des membres de Viv Ansanm et leurs associés.

Charlemagne Volmar, dit « Titit » ou « Steeve ». Ce policier est présenté comme un collaborateur de Ralph Woodmyr Louissaint, alias « Chalè », chef du gang Tokyo. Selon les éléments rapportés, il repérait les postes de contrôle de la police pour faciliter les déplacements des ravisseurs et vérifiait la situation financière de victimes potentielles. Il aurait également transporté d’importantes sommes destinées à l’achat de munitions pour le gang.

Friendy Jean-Baptiste, dit « Ti Solèy ». Le rapport présente ce policier comme un membre du gang Tokyo et un fournisseur d’armes et de munitions. Sa fonction et ses relations avec des membres de Viv Ansanm lui auraient permis de jouer un rôle important dans l’approvisionnement du réseau. Il est également accusé d’avoir informé Chalè des opérations policières visant le centre-ville, notamment le quartier de Tokyo et la rue Saint-Martin.

Ryvelor Domond. Cet agent de la police judiciaire est accusé d’avoir entretenu des communications fréquentes avec Christ-Roi Chery, dit « Chrisla », chef de Ti Bwa. Le rapport le relie à Cleevens Degazon et à plusieurs membres influents du gang, parmi lesquels figurent d’autres policiers.

Ces accusations ne constituent pas des condamnations judiciaires. À travers ces dossiers, le Groupe d’experts souligne toutefois les limites d’une stratégie concentrée sur les seuls chefs de gangs. Il recommande de poursuivre l’examen des éléments transmis depuis 2023 pour actualiser la liste des personnes sanctionnées. Il rappelle surtout que la majorité des acteurs qui aident les gangs et contribuent à la déstabilisation du pays ne figurent toujours pas sur cette liste.