𝐿𝑒𝑡𝑡𝑟𝑒 𝑜𝑢𝑣𝑒𝑟𝑡𝑒 𝑎̀ 𝑀𝑎𝑑𝑎𝑚𝑒 𝑅𝑒́𝑔𝑖𝑛𝑒 𝐽𝑜𝑠𝑒𝑝ℎ 𝐻𝑎𝑑𝑑𝑎𝑑, 𝑠𝑒𝑐𝑟𝑒́𝑡𝑎𝑖𝑟𝑒 𝑔𝑒́𝑛𝑒́𝑟𝑎𝑙𝑒 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑃𝑟𝑒́𝑠𝑖𝑑𝑒𝑛𝑐𝑒 -𝑃𝑎𝑟 𝐽𝑒𝑎𝑛 𝑉𝑒𝑛𝑒𝑙 𝐶𝑎𝑠𝑠𝑒́𝑢𝑠.
Toute communication publique engage une certaine idée de l’État, de la société et de l’histoire. Même lorsqu’elle annonce un jour chômé, l’administration choisit les mots par lesquels un peuple est invité à se souvenir.
Madame la Secrétaire générale,
Dans la note de presse du 14 octobre 2026 portant votre signature, le Secrétariat général de la Présidence annonce que l’administration publique, le commerce, l’industrie et les écoles chômeront le 17 octobre, « Jour de la Commémoration de la Mort de Jean-Jacques DESSALINES ».
Je m’arrête sur cette mort. Sur ce mot qui paraît tout dire et qui laisse pourtant le crime hors de la phrase.
Dessalines a été assassiné le 17 octobre 1806, au Pont-Rouge. Son décès résulte d’un acte de violence politique. Dire qu’il est mort est matériellement exact. Mais désigner l’événement par sa seule conséquence retire du récit ce qui lui donne sa signification historique. La mort constate une absence. L’assassinat oblige à examiner les actes, les responsabilités et les intérêts qui l’ont produite.
Je refuse cette réduction. Je ne conteste pas la date du décès de Dessalines. Je conteste qu’un assassinat puisse être commémoré par l’État sans être nommé.
Dans Silencing the Past: Power and the Production of History, Michel-Rolph Trouillot analyse la manière dont les rapports de pouvoir interviennent dans la production de l’histoire. Les silences se construisent dès la formation des sources, dans les archives, dans les récits et dans la signification attribuée aux événements après coup. Une commémoration participe à ce travail. Elle sélectionne ce que le présent retiendra du passé.
À la lumière de cette réflexion, je lis votre note comme un acte de mémoire publique. Le nom de Dessalines y figure. La date aussi. Le crime, lui, manque au rendez-vous. L’administration ferme ses bureaux, mais laisse ouverte la possibilité de se souvenir de l’empereur sans interroger son élimination.
Votre note reprend le vocabulaire du décret du 11 décembre 2024, qui désigne également le 17 octobre comme la commémoration de la mort de Dessalines. Je ne vous attribue donc pas l’invention de cette désignation. Cette continuité déplace toutefois la question vers l’État lui-même. Une expression inscrite dans un décret acquiert une autorité juridique ; elle ne gagne pas, pour autant, une précision historique.
Je ne peux déduire de ce mot votre intention personnelle. Je peux en discuter l’effet. Le vocabulaire administratif transmet une lecture de l’histoire, y compris lorsque celui qui le reproduit croit accomplir une formalité. C’est cet effet idéologique que je dénonce. Le crime politique est absorbé par une catégorie assez générale pour accueillir aussi bien une maladie qu’un accident.
Or, au Pont-Rouge, un chef d’État a été tué. Avec lui, un pouvoir a été renversé et une construction politique brutalement interrompue.
La Constitution du 20 mai 1805 donne un contenu à cette construction. Son article premier affirme l’indépendance et la souveraineté d’Haïti. L’article 2 abolit définitivement l’esclavage. Les articles 3 et 4 consacrent l’égalité devant la loi et une même loi pour protéger ou punir. Ces dispositions traduisent une ambition fondamentale pour une société sortie de l’esclavage. La liberté conquise devait recevoir une existence politique et juridique.
L’article 14 attribue aux Haïtiens une dénomination commune de Noirs. Dans ma lecture, cette disposition cherche à défaire les distinctions de couleur héritées de la colonie pour fonder une appartenance politique commune. Les exceptions prévues à l’article 13 pour les Allemands et les Polonais naturalisés permettent de comprendre que cette identité nationale ne se réduit pas à la couleur de la peau.
Je ne transforme pas cette Constitution en texte irréprochable. Elle concentre des pouvoirs considérables entre les mains de l’empereur et comporte des exclusions. Ses principes d’égalité ne prouvent pas davantage que la société les appliquait. Mais ses contradictions ne dispensent pas de prendre au sérieux son ambition de rupture avec l’ordre colonial.
Voilà pourquoi je parle aussi d’un idéal atteint par l’assassinat. Je ne prétends pas que tous les principes de 1805 auraient disparu avec Dessalines, ni que ses adversaires auraient obéi à un mobile unique. Je soutiens que son élimination oblige à examiner le sort réservé à ce projet d’indépendance, d’égalité et d’appartenance commune. Une cérémonie qui honore l’homme sans poser ces questions risque de conserver son portrait tout en se débarrassant de ses exigences.
Madame la Secrétaire générale, je défends une désignation précise du 17 octobre. « Commémoration de l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines » rappelle le fait historique et maintient la violence politique dans le champ de notre mémoire. Cette précision n’exige aucune fidélité aveugle à l’empereur. On peut critiquer son gouvernement et nommer son assassinat.
Le Palais national doit pouvoir porter cette exigence. Sa parole sera reprise dans les médias, dans les écoles et dans les cérémonies. Elle contribuera à ce que des enfants apprendront de cette date. Ils méritent de savoir pourquoi leur école ferme.
Je vous demande donc que les prochaines communications de la Présidence nomment expressément l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines et que cette précision soit portée dans les textes qui organisent sa commémoration.
