Ce 11 septembre 2026, la nouvelle vient de tomber comme un « World Trade Center » : le légendaire musicien haïtien André Déjean a fait le grand voyage. Il me semble qu’une partie du monde sonore dans lequel j’ai appris à reconnaître le compas vient de perdre son équilibre.

Membre fondateur du groupe Les Frères Déjean, André y occupait cet endroit précis où le souffle se transforme en architecture. Trompettiste, tromboniste et arrangeur, il plaçait les cuivres là où la musique réclamait une ouverture. Il savait quand une note devait entrer, combien de temps elle pouvait rester et par quelle porte elle devait sortir. Sous sa conduite, le cuivre ne décorait pas le morceau.

Moi qui travaille les mots, j’ai toujours envié aux cuivres leur manière de parler sans phrase. André Déjean possédait cette langue. Sa trompette pouvait prolonger une voix, répondre à une percussion, soulever une mélodie ou laisser une blessure ouverte dans la mesure. Elle ne criait pas pour réclamer sa place. Elle avançait avec cette assurance tranquille des instruments qui savent exactement ce qu’ils ont à dire.

De "Haïti" à "Pa gain panne", d’"International" à "Bouki ac Malice", puis de "Non Stop" à "First Class" et "Sans rancune"..., la discographie des Frères Déjean a traversé les époques, les pistes de danse et les frontières.

En 1979, le groupe a publié "L’Univers", un chef-d’œuvre de groove, d’ambiance et d’extase. Aujourd’hui, je lis autrement la succession des titres de cet album. L’Humanité précède "Conviction", puis "Experience". Trois mots assez vastes pour contenir une vie d’homme : appartenir aux autres, croire en son geste, apprendre du temps. Ensuite viennent "Naïde" et "Yoyo", deux noms qui ramènent le ciel à l’échelle d’un visage, d’une présence, d’un corps qui danse. Enfin, "L’Univers" ferme le disque, comme si toute cette matière humaine, après avoir traversé les cuivres, cherchait un espace plus grand qu’elle.

André Déjean portait un pan de cet univers. Avec sa mort, ce pan s’effondre, et le compas perd une oreille capable d’entendre, au milieu de plusieurs instruments, la place exacte de chacun.

André Déjean, l’homme qui savait mesurer l’air, n’est plus là !