Récemment, j’ai vu sur les réseaux sociaux qu’on présentait les Apaid comme des bourgeois. Ils ont accumulé de l’argent, construit des entreprises, fréquenté les antichambres du pouvoir et fait de leur nom une puissance économique. Mais toute leur fortune ne suffit pas à leur procurer ce titre que la société haïtienne ne vend pas, même au prix fort.
Apaid n’est pas un bourgeois. Il est certainement industriel, millionnaire, oligarque, homme d’influence, patron de plusieurs milliers d’ouvriers, interlocuteur des ambassades, financeur de campagnes et faiseur de gouvernements. Rien de tout cela ne fait automatiquement de lui un bourgeois. Car, en Haïti, la bourgeoisie n’est pas seulement une classe économique. Elle est une caste sociale, culturelle, généalogique et chromatique.
On ne devient pas bourgeois en Haïti. On naît bourgeois.
Voilà l’erreur de ceux qui utilisent les mots bourgeois, grand-nègre et grandon comme s’il s’agissait simplement de trois façons de dire « riche ». Ils observent la fortune alors qu’il faut regarder le positionnement sociologique. Un grandon peut être plus riche qu’un bourgeois. Un grand-nègre peut posséder davantage d’entreprises qu’une vieille famille mulâtre. Cela ne change pas automatiquement leur catégorie. L’argent mesure la puissance ; il ne détermine pas toujours l’appartenance.
Le bourgeois haïtien ne se définit pas d’abord par ce qu’il possède, mais par ce dont il est issu. Sa première richesse est sa naissance.
Il vient généralement d’une famille ancienne, de culture européenne — particulièrement française — et historiquement située dans la catégorie mulâtre. Il reçoit dès l’enfance une langue, un accent, des goûts, des manières, des fréquentations et une mémoire familiale. Il apprend non seulement à posséder, mais à se comporter comme quelqu’un qui n’a jamais eu besoin de prouver qu’il possède.
Sa bourgeoisie précède sa fortune.
Voilà pourquoi un bourgeois peut perdre son argent sans cesser immédiatement d’être bourgeois. Il devient un bourgeois ruiné, un bourgeois déclassé, mais son nom, sa couleur, son éducation, ses alliances familiales et ses réflexes sociaux continuent de le situer. La fortune peut s’acquérir en une génération. La bourgeoisie, elle, se transmet.
La bourgeoisie haïtienne n’est donc pas une classe ouverte à concours. On n’y entre pas simplement avec un relevé bancaire.
Le grand-nègre appartient à la ville. Il en connaît les bureaux, les couloirs, les réseaux, les raccourcis et les portes dérobées. Il sait à qui téléphoner, quel ministre visiter, quel journaliste appeler, quel fonctionnaire contourner et quel intermédiaire solliciter.
Il peut être médecin, avocat, général, ministre, directeur général, commerçant, industriel, intellectuel, chef de parti ou haut fonctionnaire. Sa puissance repose moins sur une généalogie reconnue que sur une position conquise. Il compte parce qu’il peut faire quelque chose : obtenir un rendez-vous, débloquer un dossier, distribuer des emplois, influencer une décision, protéger un proche ou nuire à un adversaire.
Le grand-nègre est un produit de l’ascension citadine.
Il ne faut cependant pas prendre le mot au pied de la couleur. Historiquement, le grand-nègre est souvent le Noir puissant ayant accédé à l’instruction, à l’argent ou à l’appareil d’État sans intégrer la bourgeoisie mulâtre. Mais la catégorie finit par déborder la pigmentation. Elle désigne une fonction sociale : celle du notable urbain dont la puissance vient de la fortune, de la profession, de l’État ou des relations, plutôt que d’une appartenance à la vieille caste bourgeoise.
C’est en ce sens qu’un Levantin peut devenir grand-nègre. Il ne devient évidemment pas noir par décret sociologique. Il occupe simplement, dans l’organisation haïtienne du prestige et du pouvoir, la place du puissant citadin qui s’est élevé par le commerce, l’industrie et les réseaux.
Le bourgeois appartient. Le grand-nègre parvient.
Le grandon, lui, appartient sociologiquement au monde rural. Cela ne signifie pas qu’il dort nécessairement chaque soir sur son habitation. Il peut posséder une maison en ville, envoyer ses enfants étudier à l’étranger et passer une bonne partie de son temps à Port-au-Prince. Son adresse peut être urbaine ; le centre de gravité de sa puissance demeure rural.
Le pouvoir du grandon vient de la terre. Il possède des hectares, contrôle des habitations, emploie des travailleurs agricoles, prélève des rentes ou maintient des familles dans une relation de dépendance. Dans sa commune, il peut peser sur les élections, la police, la justice, les autorités locales et l’accès aux ressources. Il ne contrôle pas seulement un bien ; il commande un territoire.
Le grandon peut être immensément riche. Il peut posséder davantage qu’un bourgeois désargenté et davantage qu’un grand-nègre vivant de sa fonction. Mais il reste grandon parce qu’il ne possède ni l’origine ni la couleur traditionnellement associées au bourgeois, ni les réflexes institutionnels et citadins du grand-nègre.
Le grandon n’est pas un grand-nègre en bottes. Il appartient à une autre géographie du pouvoir sociologique.
Le grand-nègre cherche la proximité des centres de décision. Le grandon fait de son territoire un centre de décision. Le premier doit connaître le ministre ; le second peut obliger le ministre à négocier avec lui lorsqu’il arrive dans sa zone.
Le cas Apaid rend cette catégorisation particulièrement intéressante. La famille est d’origine libanaise. André Apaid a lui-même confirmé que son père était né à Tripoli avant d’émigrer, puis de s’installer à Port-au-Prince. La famille est devenue, au fil des générations, une importante dynastie industrielle haïtienne. "L’Orient-Le Jour" et Le Monde ont notamment rappelé cette origine et ce parcours entrepreneurial.
Au sens économique occidental, on peut parfaitement ranger les Apaid dans la bourgeoisie industrielle. Ils possèdent du capital, des entreprises et des moyens de production. Mais, au sens sociologique proprement haïtien, le mot ne recouvre pas exactement la même réalité.
Apaid est un grand-nègre levantin. La formule paraîtra contradictoire seulement à ceux qui croient encore que « grand-nègre » décrit simplement une couleur. Sociologiquement, elle décrit ici une puissance citadine construite par l’industrie, l’argent, les relations et l’intervention dans les affaires publiques. Apaid possède les attributs du grand-nègre : la fortune acquise, le réseau, l’influence, la proximité avec l’État et la capacité à peser sur la vie nationale. Il ne possède pas l’élément fondateur du bourgeois haïtien traditionnel : l’appartenance généalogique à la vieille caste européenne et mulâtre.
Un Levantin peut donc être grand-nègre lorsqu’il construit sa puissance dans la ville. Il peut devenir grandon lorsqu’il transforme la propriété foncière en domination rurale. Mais il ne devient pas bourgeois au sens traditionnel haïtien, même lorsque son compte bancaire dépasse celui de toutes les familles bourgeoises réunies.
Le bourgeois, le grand-nègre et le grandon ne forment donc pas les trois étages d’une même pyramide financière. Ils correspondent à trois manières d’occuper la société haïtienne.
