Je ne suis pas prophète. Non plus poète, dans ce cas précis. Je ne suis qu’un damné de la terre qui se demande pourquoi sa terre se terre, pourquoi elle recule devant sa propre vocation, pourquoi elle accepte de devenir silence alors qu’elle fut longtemps promesse de nourriture, de travail et de souveraineté.
La vallée de l’Artibonite n’est pas une terre ordinaire. Elle est l’un des grands ventres agricoles d’Haïti. Elle porte dans son sol une part essentielle de notre imaginaire national. Quand on parle de riz, d’irrigation, de paysans, de canaux, de récoltes, de marchés populaires, de souveraineté alimentaire, l’Artibonite apparaît naturellement comme un territoire stratégique. Elle n’est ni cocorate ni sans race. Elle est une idée d’Haïti.
Pourtant, cette idée se fragilise. L’insécurité, l’abandon des infrastructures, la faiblesse de l’encadrement agricole, la concurrence des produits importés, l’absence de crédit rural et la fatigue des paysans ont transformé cette vallée nourricière en espace vulnérable. Là où l’État ne protège plus la terre, la terre finit toujours par attirer d’autres ambitions. Et ces ambitions ne viennent pas toujours avec une charrue.
Le XXIe siècle a ses propres plantations. Elles ne produisent ni riz, ni maïs, ni haricots. Elles produisent, stockent et traitent des données. On les appelle data centers. Ces infrastructures ont besoin de vastes espaces, d’énergie abondante, de systèmes de refroidissement, d’accès sécurisés, de connexions numériques et, très souvent, d’eau. Beaucoup d’eau. Voilà pourquoi la vallée de l’Artibonite devrait nous inquiéter. Elle possède ce que l’économie numérique cherchera de plus en plus : de l’espace, de l’eau, une position géographique utile et une population trop affaiblie pour imposer sa propre vision du territoire.
Le danger n’est pas la technologie. Le danger, c’est la substitution. Remplacer la terre nourricière par la terre technique. Remplacer les canaux d’irrigation par des circuits de refroidissement. Remplacer les rizières par des hangars de serveurs. Remplacer le paysan par le gardien mal payé d’une infrastructure qui ne lui appartient pas. Ce jour-là, on dira que c’est le progrès. On parlera d’investissement, de modernité, de création d’emplois, d’intégration numérique. On oubliera seulement de demander : qui contrôle l’eau ? Qui contrôle l’énergie ? Qui contrôle les contrats ? Qui contrôle le sol ?
Une vallée agricole abandonnée ne reste jamais innocente. Elle devient une proie. Si l’Artibonite cesse d’être pensée comme un territoire de souveraineté alimentaire, elle sera tôt ou tard pensée comme une réserve industrielle, logistique ou numérique. Et le jour où les premiers grands projets viendront présenter les data centers comme une chance historique, il sera peut-être déjà trop tard pour défendre la vocation première de cette terre.
Ce jour-là, ne m’appelle pas prophète. Je n’aurai rien annoncé de mystérieux. J’aurai simplement regardé la terre, l’eau, la faim, l’abandon et la marche du monde. J’aurai compris qu’un pays qui ne sait plus quoi faire de ses terres finit toujours par les livrer à ceux qui savent très bien quoi en faire.
