Doja Cat, de son vrai nom Amala Ratna Zandile Dlamini, est une artiste américaine d’origine sud-africaine et juive, née à Los Angeles en 1995. Chanteuse, rappeuse, productrice et performeuse complète, elle s’est imposée comme l’une des figures les plus singulières de la pop contemporaine. En mêlant les genres, du hip-hop à l’afrobeat, en passant par le R&B et l’électro, elle incarne une génération d’artistes libres, audacieuses et conscientes de leur influence. Avec Woman, l’un des titres phares de son album Planet Her sorti en 2021, Doja Cat offre un manifeste artistique sur la puissance féminine, la liberté d’être et la réconciliation entre le corps et l’esprit.

Le mot féminisme n’a jamais été un bloc homogène. Il s’est construit à travers des luttes, des nuances et des visions parfois opposées mais unies par le même désir : rendre à la femme la liberté de se définir par elle-même. On parle de féminismes au pluriel, parce qu’ils épousent la complexité des vies et des histoires. Il y eut le féminisme libéral, cherchant l’égalité des droits et des chances. Le féminisme radical, qui veut déraciner la domination jusque dans ses gestes les plus quotidiens. Le féminisme matérialiste, qui décortique les structures économiques et les rapports de pouvoir cachés derrière le travail domestique ou la sexualité. Le féminisme lesbien, qui place la solidarité entre femmes au cœur de l’émancipation. Puis le féminisme intersectionnel, né dans la voix des femmes noires, rappelant qu’on ne vit pas la condition féminine de la même manière selon la couleur de peau, la classe, la culture ou la religion.

De cette diversité est née une grande richesse, mais aussi une certaine lassitude. Celle d’un mot parfois abîmé par ses propres excès, récupéré par la publicité ou enfermé dans le militantisme pur. Et c’est justement dans un espace inattendu, une chanson pop, sensuelle et presque divine, que j’ai retrouvé le souffle originel du féminisme : Woman de Doja Cat. Cette chanson, à la fois douce et redoutablement puissante, me parle comme peu de manifestes le font, parce qu’elle réconcilie les dimensions de la femme que l’époque s’évertue trop souvent à séparer : la raison et la tendresse, la liberté et l’amour, la chair et l’esprit.

Woman ne revendique pas un féminisme de guerre. Elle n’attaque pas, elle n’humilie pas, elle ne cherche pas à inverser les hiérarchies. Elle propose un équilibre. Doja Cat y chante une femme entière, capable de donner la vie, de diriger une entreprise, d’aimer, de protéger, de briller sans effacer personne. « I could be the CEO, just look at Robyn Fenty », lance-t-elle, citant Rihanna comme symbole de réussite féminine. À travers cette ligne, on entend l’écho d’un féminisme qui ne mendie pas sa place, il l’occupe avec grâce. Elle ne cherche pas à être l’égale de l’homme dans ses travers, mais son égale dans la dignité, dans le droit d’exister pleinement.

Ce que j’aime dans ce texte, c’est sa sensualité assumée. Doja Cat y parle du corps féminin non pas comme d’un objet, mais comme d’un territoire de puissance. Quand elle dit « Worship my hips and waist, so feminine with grace », elle ne réclame pas l’adoration du regard masculin, elle réhabilite le corps comme lieu de beauté et d’énergie créatrice. Le mot worship, dans sa bouche, sonne comme une prière et une révolution à la fois. Dans un monde où la femme a dû se défendre de sa propre sensualité pour être respectée, Woman ose dire qu’on peut être sensuelle et forte, maternelle et libre, amoureuse et souveraine.

Cette chanson a la tendresse d’une confidence et la force d’un manifeste. Elle rappelle que le féminisme ne se résume pas à une lutte politique, mais qu’il est aussi une question d’équilibre intérieur, de réconciliation entre le masculin et le féminin. Quand Doja Cat chante « You would never know a God without the goddesses », elle ne prêche pas la supériorité des femmes. Elle rétablit une vérité cosmique : il n’y a pas de Dieu sans Déesse, pas de création sans dualité, pas de monde sans cette tension féconde entre force et douceur.

J’aime ce féminisme-là, parce qu’il n’exclut personne. Il parle aux hommes sans les accuser, il parle aux femmes sans les enfermer. Il nous invite à comprendre que la puissance féminine n’est pas une menace, mais une lumière complémentaire. Ce n’est pas un combat contre, c’est une marche avec. Le féminisme que j’aime, celui qui traverse Woman, ne s’habille pas de colère mais d’énergie vitale. Il ne cherche pas à conquérir, mais à guérir. Il ne divise pas, il unit.

À travers le rythme chaloupé de la chanson, on entend résonner quelque chose d’universel : la femme comme origine et horizon, comme souffle et mémoire. C’est un féminisme de l’intime, qui ne se prouve pas par slogans mais par présence. Il se danse, il s’incarne, il se chuchote. C’est le féminisme de la tendresse lucide, celui qui ne renonce ni à la raison ni au mystère.

Woman n’est pas une chanson de revendication, c’est une chanson de renaissance. Elle me rappelle que le féminisme que j’aime est celui qui respire la vie, le corps, la beauté, la spiritualité, la réconciliation. Ce féminisme-là ne crie pas, il éclaire. Il ne se mesure pas au nombre de lois gagnées, mais à la liberté retrouvée dans le regard d’une femme qui sait qu’elle n’a rien à prouver, rien à cacher, rien à craindre. Il est dans la manière de marcher, de parler, d’aimer, de créer. Il est dans ce murmure de Doja Cat qui dit à la fois au monde et à elle-même : "Let me be your woman". Et à moi de répondre, " let me be your man, girl.