Dans une intervention à Radio Télé Métropole, Dany Laferrière raconte qu’à son arrivée à Montréal, il a connu la condition de sans-papiers. Privé de statut légal, il travaillait dans des usines où les journées pouvaient atteindre douze heures. Il effectuait des quarts de nuit, parfois de minuit à huit heures, parfois jusqu’à dix heures du matin. Pourtant, au milieu de la fatigue, de l’incertitude et de la précarité, il continuait à lire.
Ce témoignage mérite davantage que notre admiration. Il constitue un défi adressé à chacun de nous, particulièrement à celles et ceux qui vivent sans papiers, loin de leur pays, dans la peur d’un contrôle, d’un licenciement, d’une maladie ou d’une expulsion.
Selon ses propres propos, Dany Laferrière n’a passé qu’un mois à l’université. Mais il n’a jamais quitté l’école de la lecture, de la discipline et de la réflexion personnelle. Lorsqu’il comprend que les études universitaires ne correspondent plus à sa situation, il décide de s’appuyer sur ce qu’il possède déjà. Il sait lire. Il sait écrire. Il choisit de repartir de cet héritage fondamental.
Il pense à sa mère, qui avait payé son école en Haïti dans des conditions difficiles. Cette mémoire lui impose une responsabilité. L’alphabet appris dans l’enfance ne devait pas mourir dans une usine canadienne. Les sacrifices consentis pour son éducation ne pouvaient pas disparaître sous le poids des heures de travail.
Avec peu d’argent, il achetait des livres usagés. Il lisait Boileau, La Fontaine et d’autres grands auteurs. Il se glissait dans sa baignoire et transformait cet espace ordinaire en bibliothèque, en salle de classe et en territoire de liberté. Tandis que son corps subissait la dureté du travail industriel, son esprit refusait toute captivité.
C’est en cela que Dany constitue un défi pour nous, les sans-papiers.
Son parcours dément la logique brutale qui réduit une personne à son statut administratif. L’absence de documents ne supprime ni l’identité, ni la dignité, ni l’intelligence. Un État peut tarder à reconnaître juridiquement une personne. Il ne peut lui retirer sa capacité de penser, d’apprendre, de créer et de préparer son avenir.
Être sans papiers est une situation, non une définition. Ce n’est ni un métier, ni une nationalité, ni une destinée. Derrière chaque dossier d’immigration se trouve un être humain porteur d’une histoire, d’une compétence, d’une voix et d’un potentiel.
Le parcours de Dany Laferrière ne doit toutefois pas servir à banaliser l’exploitation. Personne ne devrait travailler douze heures par jour sans protection, sans assurance maladie et sans sécurité. Son courage ne justifie pas l’injustice qu’il a subie. Il montre plutôt ce qu’un être humain peut préserver lorsque presque tout semble lui être refusé.
Une chambre peut servir d’école. Une baignoire peut accueillir une bibliothèque. Un livre usagé peut ouvrir une fenêtre sur le monde. Une heure de lecture après une nuit de travail peut préparer une existence que personne n’avait imaginée.
Avant l’Académie française, il y avait l’ouvrier de nuit. Avant la reconnaissance, il y avait l’anonymat. Avant les honneurs, il y avait un homme sans papiers, un livre entre les mains, décidé à ne pas abandonner ce que sa mère et son pays avaient semé en lui.
Le défi est désormais le nôtre. Ne laissons pas la précarité nous convaincre que nous ne sommes rien. Continuons à apprendre, à nous former, à lire, à écrire et à préparer l’avenir. Nos papiers peuvent tarder. Notre vie, elle, ne doit pas rester suspendue.
