Des fois, on a comme l’impression qu’Haïti est une église. Les fidèles attendent la délivrance, les prédicateurs se disputent la chaire et chacun assure entretenir une relation privilégiée avec le salut national. On écoute des promesses, on applaudit des convictions, on soupçonne d’impiété celui qui demande comment tout cela sera réalisé. À l’approche des élections, les vocations se multiplient. Le pays manque de presque tout, sauf de sauveurs.
Jovenel Moïse, assassiné le 7 juillet 2021, reste associé à cette formule, « Apré-Dyé », qui plaçait le président immédiatement après Dieu dans la hiérarchie du pouvoir. Cette représentation laisse bien peu de place aux institutions. Une République tient difficilement dans une conception aussi personnelle de l’autorité.
Depuis la présidentielle de 2016 qui avait porté Jovenel Moïse au pouvoir, les Haïtiens n’ont plus élu de président. Cette année, la machine électorale se remet en mouvement malgré l’insécurité, les difficultés matérielles et les doutes sur les conditions du scrutin. Des démarches d’inscription ont repris, tandis que la possibilité d’une participation libre et suffisamment large reste une préoccupation majeure.
Les prétendants, eux, semblent moins embarrassés par le doute. À entendre certains, leur arrivée suffirait à remettre le pays en marche. Ils rétabliront la sécurité, relanceront l’économie, répareront l’école, transformeront la justice. Tout est annoncé avec une assurance qui dispense presque d’explication. On cherche l’équipe derrière le visage, le programme derrière la déclaration, l’organisation derrière la popularité. On trouve surtout un homme convaincu que son heure a sonné.
L’absence de programme précis facilite toutes les promesses. Dire que l’on combattra l’insécurité ne renseigne guère sur la manière de financer la police, de faire fonctionner les tribunaux ou d’interrompre les circuits qui alimentent les groupes armés. Promettre du travail ne précise ni les secteurs prioritaires, ni les investissements nécessaires, ni les délais. Le citoyen reçoit l’annonce du résultat et doit croire au reste.
Le discours du sauveur exige aussi que tout ait été mauvais avant lui. Il critique presque tout, promet de tout refaire et parle du pays comme d’un terrain vide qui attendrait son intelligence. Des fonctionnaires travaillent pourtant encore. Des professionnels maintiennent des services. Des associations, des entreprises et des communautés organisent ce qu’elles peuvent. Gouverner demande aussi de reconnaître ces efforts, de les soutenir et de corriger ce qui fonctionne mal. Le désir de signer chaque commencement nous condamne à recommencer sans cesse.
La détresse collective offre un public à ces certitudes. Lorsqu’on a peur de sortir, qu’on ne peut plus nourrir sa famille ou envoyer ses enfants à l’école, on peut finir par confier son espoir à celui qui promet le plus fort. Cette attente mérite du respect. Ceux qui sollicitent les suffrages devraient y répondre par un travail sérieux, vérifiable, discuté, au lieu d’exiger un acte de foi.
