Bonne nouvelle : des déchets en moins pour la voirie. Les ratures, les phrases supprimées, les feuilles déchirées et les paragraphes condamnés ne finiront plus dans les décharges. Les écrivains d’aujourd’hui, particulièrement les jeunes, sont pratiquement sommés de les exposer, dans des foires itinérantes peut-être, pour ne pas être cloués au pilori de l’intelligence artificielle.

Bientôt, à côté des salons du livre, nous aurons les salons de la poubelle littéraire. L’auteur arrivera avec son roman sous un bras et son sac d’ordures sous l’autre. Au public soupçonneux, il présentera le manuscrit final. Au jury d’authenticité, il offrira trois cahiers raturés, douze fichiers inachevés, une métaphore assassinée au quatrième chapitre et les restes encore chauds d’un personnage supprimé.

Bienvenue dans la littérature médico-légale.

Jusqu’ici, la poubelle était l’endroit où l’écrivain cachait les cadavres de son texte. Une mauvaise phrase y mourait sans cérémonie. Un adjectif trop lourd y était enterré. Des pages entières, écrites dans l’enthousiasme de la nuit, n’atteignaient pas le petit matin. Le lecteur recevait le survivant de ce massacre : le livre.

Aujourd’hui, les morts doivent comparaître avec le vivant. Il faut produire le manuscrit 1, puis le 2, le 3, le 7, le 10 et le manuscrit final. Il faut montrer à quelle date le héros a changé de nom, à quelle heure le troisième chapitre a perdu deux pages, dans quel fichier l’auteur a enfin compris que sa première phrase était meilleure avant sa prétendue amélioration.

La rature, autrefois honteuse, a trouvé un emploi. Elle travaille désormais à la défense de l’écrivain. Elle lève la main devant le tribunal de l’opinion et déclare : « J’étais là. Cet homme a hésité. Il a donc écrit. » La feuille déchirée témoigne à son tour. La faute d’orthographe demande l’immunité. Même le mauvais paragraphe, chassé du livre pour insuffisance littéraire, revient avec le grade de pièce à conviction.

La poubelle précède désormais l’œuvre et la protège. Elle contient les empreintes de l’auteur : son doute, son entêtement, ses reprises, ses mauvais jours, ses petites victoires sur une phrase récalcitrante. Le texte publié se tient droit en librairie ; ses brouillons, eux, connaissent toutes les chutes qu’il a fallu pour lui apprendre à marcher.

La suspicion liée à l’intelligence artificielle transforme cependant la littérature en procédure de vérification. Un livre trop bien écrit peut éveiller le soupçon. Un jeune auteur trop sûr de sa langue risque l’interrogatoire. Une œuvre achevée rapidement suffit parfois à convoquer le peloton d’exécution numérique. On ne demande plus uniquement : « Est-ce bon ? » On demande : « Est-ce possible que ce soit lui ? »

Le soupçon déplace alors la charge de la preuve. Ce n’est plus à l’accusateur de démontrer l’usage frauduleux de la machine. C’est à l’écrivain de prouver chaque goutte de son encre. Qu’il présente ses carnets, ses versions, ses échanges avec l’éditeur, ses insomnies enregistrées sur Google Drive et, si possible, un témoin ayant vu la littérature entrer chez lui à une heure raisonnable.

Reste un petit problème : l’intelligence artificielle peut également fabriquer des brouillons, introduire des maladresses et simuler une progression. Elle peut salir son texte pour paraître humaine. Pendant que l’écrivain expose ses véritables déchets, la machine peut apprendre à remplir une fausse poubelle.

Nous risquons donc de juger les auteurs selon la quantité de désordre qu’ils peuvent produire. Celui qui conserve tout paraîtra innocent. Celui qui écrit dans sa tête, corrige directement à l’écran ou vide régulièrement sa corbeille aura détruit lui-même les preuves de son existence.

Autrefois, l’écrivain sortait sa poubelle après avoir terminé son livre. Désormais, qu’il la garde précieusement. Au prochain lancement, on lira peut-être moins son œuvre que ses ordures.