Chaque septembre, Manhattan reçoit le monde. Les drapeaux sortent leurs plus belles couleurs, les cortèges immobilisent les rues et les chefs d’État apportent à New York leur pays plié dans une chemise cartonnée. À l’intérieur de la salle, chacun trouve le même pupitre, le même emblème derrière la tête et quelques minutes pour expliquer l’humanité à l’humanité.

Cette égalité de mobilier cache mal la différence de poids. Certains arrivent avec une mallette nucléaire. D’autres, avec une liste de malheurs. Aux Assemblées générales de l’ONU, il y a généralement quatre types d’intervenants.

Les premiers viennent montrer leur puissance. Ils parlent de paix avec des missiles dans la voix. Ils citent le droit international lorsqu’il protège leurs intérêts et découvrent ses limites lorsqu’il les contrarie. Leur discours ne sollicite aucun avis : il annonce au monde la portion de monde qu’ils comptent diriger.

Les deuxièmes viennent dénoncer les puissants. Ils montent à la tribune avec les résolutions inappliquées, les guerres oubliées, les sanctions à sens unique et les cimetières que les grandes puissances refusent de regarder. Certains parlent avec le courage de ceux dont le silence coûterait plus cher que la parole. D’autres règlent leurs comptes : ils condamnent les bombes de leurs ennemis et trouvent des circonstances atténuantes à celles de leurs amis. Même l’indignation possède ses frontières.

Les troisièmes viennent demander la charité. Ils apportent leur pays comme un projet à financer : insécurité à la première page, pauvreté à la deuxième, catastrophe naturelle à la troisième. Ils demandent de l’aide pour organiser des élections, construire des écoles, nourrir la population, combattre les gangs et rédiger la prochaine demande d’aide. Le mot « partenariat » habille la mendicité d’une cravate diplomatique. La souveraineté prononce le discours ; la dépendance prend ensuite les rendez-vous dans les couloirs.

Les quatrièmes viennent parler pour ne rien dire. Ils « réaffirment leur engagement », « saluent les efforts », « appellent à une action concertée » et invitent la communauté internationale à relever des « défis multidimensionnels ». Leur discours traverse quinze minutes sans rencontrer une idée. On peut remplacer le nom du pays, la date et le président : le texte continue de fonctionner. Ils ne mentent même pas.
Pour mentir, encore faudrait-il avoir dit quelque chose.

L’Assemblée générale porte son nom à merveille : tout y reste général. La paix, la guerre, la faim, le climat, les responsabilités et les solutions. Dans les rues, les morts ont des noms, les famines ont des adresses et les bombes portent des numéros de série. À la tribune, tout se transforme en « préoccupations ».

Puis les micros s’éteignent. Les puissants retournent à leur puissance, les accusateurs à leur colère, les demandeurs à leurs dossiers, les professionnels du vide à leur prochain discours et moi à mon asorosi, mon zo devan et tralala et tralala.

Jean Venel, Casséus.