Le professeur Leslie François Manigat avait lancé une formule restée célèbre : « Le chien retourne à son vomi. » On y a vu une invective. C’était peut-être une intuition sociologique. Car la politique haïtienne ne se contente pas de rejeter ses acteurs ; elle les fait tourner sur scène. Le rejet n’est qu’un entracte. Le spectacle continue.
Le circuit est connu. Ils passent du gouvernement à l’opposition, de l’opposition à une plateforme, de la plateforme à un accord, de l’accord à une transition et de la transition à un autre gouvernement. Chaque étape porte un nom différent. Chaque nom suggère une fonction différente. Mais les visages, eux, se répètent. Le théâtre du revomissement n’est pas une métaphore gratuite : c’est la structure même de la vie politique haïtienne, où les rôles changent plus vite que les acteurs.
Prenons le circuit au sérieux. Le gouvernement est la scène du pouvoir. On y arrive avec un programme, on en sort avec un passif. L’opposition est la scène de la contestation. On y dénonce ce que l’on a soi-même pratiqué. La plateforme est la scène du regroupement. On y recycle les rancunes en projets communs. L’accord est la scène de la négociation. On y échange des postes contre des silences. La transition est la scène de la gestion provisoire. On y prépare le retour de ceux que l’on prétendait écarter. Et le nouveau gouvernement est la scène de la répétition. On y retrouve, sous d’autres titres, les mêmes responsables, les mêmes méthodes, les mêmes conséquences.
Ce circuit n’est pas un accident. C’est un mécanisme. Il permet à chaque étape de blanchir l’étape précédente. Au gouvernement, on invoque l’héritage. Dans l’opposition, on invoque la nécessité de bloquer. Dans la plateforme, on invoque le rassemblement. Dans l’accord, on invoque la stabilité. Dans la transition, on invoque l’urgence. Dans le nouveau gouvernement, on invoque l’expérience. À chaque fois, le bilan est déplacé vers l’étape suivante. À chaque fois, la responsabilité est reportée. À chaque fois, le pays oublie.
Le revomissement n’est donc pas seulement le retour d’un dirigeant rejeté. C’est l’ensemble du circuit qui organise ce retour. Le circuit transforme la responsabilité en ancienneté, l’ancienneté en compétence, et la compétence en droit de gouverner. Il ne demande à personne de répondre de ses actes. Il demande seulement de tenir son rôle. Le théâtre fonctionne parce que le public, pris par l’urgence, oublie la pièce précédente. Un enlèvement chasse un scandale. Une pénurie efface une affaire de corruption. Une transition fait oublier la précédente. Le passé récent vieillit plus vite que ses responsables.
Il serait pourtant injuste de confondre tout retour avec un revomissement. Un État a besoin de mémoire. Il a besoin de femmes et d’hommes qui connaissent ses institutions, ses procédures, ses contraintes et ses erreurs. Exclure par principe quiconque a gouverné condamnerait le pays à un apprentissage perpétuel. La différence ne réside pas dans le fait de revenir, mais dans la manière de revenir. L’expérience évaluée revient avec un bilan. Le revomissement revient malgré le bilan.
Le circuit du revomissement prospère sur l’absence de redevabilité. Pour le rompre, il ne suffit pas de changer les acteurs. Il faut changer la règle du jeu. Il faut instituer le bilan comme condition d’entrée sur scène. Il faut documenter les décisions, examiner les dépenses, débattre les responsabilités. Il faut que chaque transition rende des comptes avant de passer le relais. Il faut que chaque accord soit public, que chaque plateforme soit évaluée, que chaque opposition rende compte de ce qu’elle a fait lorsqu’elle était au pouvoir.
Le théâtre du revomissement ne se fermera pas par la chute d’un acteur. Il se fermera lorsque la politique haïtienne cessera d’être une scène de rotation pour devenir un espace de responsabilité. Le jour où revenir exigera de répondre, le circuit s’arrêtera. Ce jour-là, le chien ne retournera plus à son vomi sans examen.
