Je ne vais te prêter ni mes oreilles ni mes yeux. Pas par arrogance. Pas parce que je crois tout savoir. Mais parce que mon attention m’appartient et que je refuse désormais de la livrer à tous ceux qui se présentent devant moi avec un téléphone, une caméra, une Bible, un micro, un titre inventé ou une certitude criée plus fort que les autres.

Nous parlons souvent de l’argent que l’on nous vole, rarement du temps que l’on nous arrache. Pourtant, l’attention constitue l’une des richesses les plus disputées de notre époque. Chaque minute consacrée à une vidéo insignifiante, à une polémique fabriquée ou à un discours vide enrichit quelqu’un. Celui qui capte mon regard gagne une statistique, une influence, une légitimité et parfois un revenu. Moi, je perds une portion de ma journée, une part de ma disponibilité mentale et, progressivement, ma capacité à distinguer ce qui mérite d’être entendu de ce qui réclame uniquement du bruit.

L’attention possède donc un capital économique. Les plateformes la mesurent, la vendent et la transforment en publicité. Elle possède également un capital social. Plus une personne est regardée, partagée et commentée, plus elle paraît importante. Dans cet univers, la visibilité remplace souvent la compétence. Le nombre de vues prend la place du savoir. La répétition finit par tenir lieu de preuve.

Le contexte haïtien rend cette confusion particulièrement dangereuse. Notre espace public souffre d’un profond déficit de régulation, de hiérarchie et de validation. Chacun peut se proclamer prêtre, prophète, pasteur, journaliste, voyant, professeur, analyste, médecin naturel, psychologue, stratège, intellectuel ou spécialiste des relations internationales. Aucun diplôme à présenter. Aucun travail à soumettre. Aucune institution à convaincre. Il suffit d’un compte Facebook, d’une chaîne YouTube, d’une voix autoritaire et de quelques fidèles disposés à applaudir.

Le titre ne découle plus toujours d’une formation ou d’une œuvre. Il se fabrique dans la répétition. Celui qui se fait appeler professeur assez longtemps finit par être présenté comme professeur. Celui qui commente chaque événement finit par passer pour analyste. Celui qui annonce chaque semaine une nouvelle catastrophe trouve toujours, après des dizaines d’erreurs, une coïncidence à brandir comme prophétie.

Le problème ne réside pas uniquement dans l’existence de ces impostures. Il se trouve dans notre empressement à leur accorder audience. Nous confondons liberté d’expression et obligation d’écoute. Parce que chacun possède le droit de parler, nous croyons que chaque parole mérite notre temps. C’est faux. Le droit de s’exprimer ne crée chez personne le devoir de tendre l’oreille.

Écouter est déjà une forme de reconnaissance. Regarder constitue un vote. Partager revient à offrir une tribune. Même l’indignation nourrit celui que l’on prétend combattre, car les algorithmes ne distinguent pas l’admiration du dégoût. Ils comptent les réactions.

Je dois donc apprendre à protéger mon attention comme je protège mon argent. Avant d’écouter, je peux demander qui parle, à partir de quelle compétence, avec quelles preuves et dans quel intérêt. Avant de regarder, je peux me demander ce que cette image cherche à déposer dans mon esprit. Avant de partager, je dois mesurer la part de pouvoir que je donne à celui que je contribue à rendre visible.

Je ne vais te prêter ni mes oreilles ni mes yeux simplement parce que tu cries, parce que tu portes un costume, parce que tu invoques Dieu, parce que tu disposes d’un micro ou parce que dix mille personnes te suivent. Mon attention n’est ni un bien public ni une offrande automatique. Elle est une part de ma vie. Et je ne la distribuerai plus sans examen.