Quand les partis ne servent plus qu’à ouvrir la porte des élections, les ambitions personnelles prospèrent et le travail collectif, sans lequel aucune équipe ne peut gouverner, s’étiole.
À chaque veille d’élection, la même scène se rejoue en Haïti. Des individus se déclarent candidats, activent leurs réseaux, puis cherchent une organisation prête à les abriter. Le candidat précède son équipe, son programme, parfois même toute réflexion sur les charges qu’il vise. Il ne lui manque qu’un sigle et un emblème. Il lui faut son « Chapo Legal ».
Les élections de 1990 sont souvent citées en repère. Jean-Bertrand Aristide se présenta sous la bannière du Front national pour le changement et la démocratie (FNCD), mais ce fut sa popularité qui porta la campagne. Fort de cet appui, il en vint à déclarer péremptoirement, pour se défaire de l’organisation, que le FNCD n’était pour lui qu’un « Chapo Legal ». Il serait toutefois excessif d’y voir l’origine unique d’une personnalisation de la vie politique dont les racines sont bien plus anciennes.
Le mal ne tient pas à l’accueil d’une personnalité extérieure, qu’un parti peut légitimement décider pour élargir ses rangs ou conclure une alliance. Tout dépend de l’accord, du rôle laissé aux militants et des engagements pris. La dérive commence quand l’étiquette électorale tient lieu d’appartenance politique et que l’investiture dispense de bâtir une pensée commune.
Une publication d’International IDEA de septembre 2015, Relations entre partis politiques et parlementaires en Haïti : perspectives de 18 personnalités politiques, rapporte que des responsables décrivent eux-mêmes cette primauté de l’endossement, qu’ils nomment « chapeau légal ». Le diagnostic dépasse la formule polémique : il révèle la faiblesse durable du lien entre organisations, candidats et élus.
Un parti devrait pourtant rassembler des citoyens autour d’une vision de la société, former des cadres et préparer une équipe aux responsabilités. S’il se borne à fournir une bannière à une ambition déjà constituée, il renonce à sa mission. Le choix des candidats obéit alors au rendement électoral : combien de voix, quelle visibilité, quels moyens ? Quand l’argent conditionne l’investiture, la candidature devient une transaction ; quand la popularité suffit, le parti s’en remet à la notoriété.
Ce système pénalise ceux qui militent dans la durée. À quoi bon structurer pendant des années une section communale ou défendre un programme si une figure plus connue peut rafler l’investiture au dernier moment ? Le « Chapo Legal » déprécie l’apprentissage et récompense le raccourci.
La popularité n’est pas illégitime : une démocratie doit entendre les aspirations qu’incarne une personnalité capable de mobiliser. Mais l’adhésion populaire ne garantit ni les compétences ni les équipes qu’exige l’exercice du pouvoir. Gouverner suppose des choix cohérents, qui se préparent et se débattent.
Le danger se révèle après le scrutin. Des élus portés par un même emblème siègent sans avoir appris à travailler ensemble, chacun croyant devoir son siège à son argent, à son influence locale ou à son nom. La même étude, dirigée par Hérold Jean-François avec le soutien de l’Union européenne, souligne les effets de la fragmentation, des transfuges et des alliances parlementaires dictées par des intérêts personnels. La redevabilité s’en ressent : quand le lien partisan se rompt au lendemain du vote, le candidat accuse son entourage, le parti se dégage, et le citoyen ne sait plus à qui demander des comptes.
Sortir de cette pratique exige aussi de transformer les partis. Certains gravitent autour d’un chef inamovible et traitent leur reconnaissance légale comme un bien personnel. Il leur faut ouvrir leurs portes, renouveler leurs dirigeants et rendre leurs procédures d’investiture transparentes. Les candidatures extérieures peuvent enrichir une organisation si elles passent par un vrai débat et l’adoption d’un programme commun.
Le « Chapo Legal » n’explique pas à lui seul la crise haïtienne, marquée aussi par la violence, les ruptures institutionnelles et les inégalités. Mais il perpétue une politique qui prépare mieux les candidatures que l’exercice du pouvoir. Haïti a besoin d’équipes capables de réfléchir ensemble avant de prétendre décider pour tous. L’avenir d’un peuple vaut mieux qu’un chapeau trouvé à la veille d’une élection.
