Récemment, les acteurs politiques haïtiens ont fait la file indienne, comme à la maternelle, pour rencontrer ceux que l’on appelle désormais les éminentes personnalités de la CARICOM. Quelques semaines auparavant, le même rituel s’était tenu devant les représentants de l’Organisation des États américains. Chacun s’est présenté avec ses doléances, ses accusations et sa petite solution nationale taillée à la mesure de ses intérêts.

Sécurité, élections, coût de la vie, partage du pouvoir, maintien de tel responsable, départ de tel autre : tout passe devant les visiteurs étrangers. À ce rythme, ils finiront aussi par entendre les acteurs politiques sur la question de savoir si la femme de ménage doit rester. Le dérisoire et l’essentiel occupent la même salle d’attente.

L’ingérence étrangère n’avance donc pas toujours par effraction. En Haïti, elle entre souvent sur invitation. L’acteur politique lui fournit le sujet, le contexte, l’accusé et parfois même le verdict souhaité. Il ne rencontre pas l’étranger pour lui exposer une position nationale déjà construite, mais pour obtenir son appui contre un autre Haïtien.

L’OEA et la CARICOM servent alors de bureaux de réception aux plaintes politiques du pays. Leurs représentants écoutent, notent, classent, synthétisent et publient des déclarations. Une querelle locale prend ainsi la forme d’un dossier régional. Un conflit entre dirigeants entre dans l’agenda diplomatique. Une ambition personnelle se présente sous les habits d’une urgence nationale.

Cette pratique traduit une dépendance profondément installée. L’acteur politique haïtien semble douter de sa propre existence tant qu’un diplomate étranger ne l’a pas reçu, photographié ou cité dans un communiqué. Il cherche un témoin étranger avant de chercher un accord national. La reconnaissance extérieure lui sert de certificat politique dans un pays où la légitimité intérieure reste contestée.

La soumission comporte aussi ses avantages. Elle permet d’exporter la responsabilité de l’échec, d’éviter les concessions et d’attendre qu’une institution étrangère impose à l’adversaire ce que la discussion directe n’a pas permis d’obtenir. Certains dénoncent ensuite l’ingérence avec la même énergie qu’ils avaient mise à solliciter l’audience. Ils condamnent une tutelle dont ils occupent régulièrement la salle d’attente.

Dans cette mécanique, coopération, médiation et abandon de responsabilité se confondent. Les mêmes rencontres traitent de sécurité, d’élections, de gouvernance et de rivalités personnelles. L’étranger intervient dans les affaires haïtiennes, tandis que les acteurs haïtiens interviennent auprès de l’étranger pour renforcer leur position dans les affaires haïtiennes.

L’OEA et la CARICOM sont les gestionnaires d’une ingérence qu’elles n’ont pas eu à inventer. Elles administrent une dépendance déjà installée, alimentée par ceux qui prétendent parfois la combattre. L’ingérant n’a même pas besoin d’un programme d’occupation: les gérés mettent à sa disposition un calendrier de rendez-vous et d'un martinet.