Monsieur le ministre,
À l’ouverture du forum « Quelle armée pour Haïti ? », le 21 août 2026, vous avez déclaré : « Lame pa la poul mete ou byen retire prezidan sou pouvwa. » La phrase est rassurante. Elle paraît même irréprochable. Pourtant, derrière son évidence se cache une lecture de l’histoire que je souhaite contester. En disant ce que l’armée ne doit plus faire, vous semblez reconnaître qu’elle aurait été, autrefois, l’auteure principale de l’installation et du renversement des présidents. Je soutiens exactement le contraire : l’Armée d’Haïti n’a jamais été l’auteure principale des coups d’État qui lui sont attribués.
Elle en a exécuté certains. Elle en a accompagné ou protégé d’autres. Elle leur a prêté ses armes, ses casernes, ses officiers et sa voix. Elle en porte, à ce titre, une lourde responsabilité historique. Mais l’instrument le plus visible n’est pas nécessairement l’auteur principal. Le bras qui frappe ne doit pas nous dispenser de rechercher la tête qui commande, les intérêts qui financent, les acteurs qui préparent l’alternative et les puissances qui garantissent le résultat.
Un coup d’État n’est pas simplement l’arrivée de soldats devant le Palais national. Il est l’interruption brutale et extra-constitutionnelle de l’exercice du pouvoir par une minorité organisée. Il ne commence pas au moment où un blindé tourne au coin d’une rue ou lorsqu’un officier lit un communiqué à la radio. À cet instant, il est déjà mûr. Il a été pensé, préparé, financé et rendu politiquement acceptable. Le militaire peut accomplir l’acte décisif sans avoir été la force principale ayant créé les conditions de son accomplissement.
Je n’ignore ni 1950 ni 1988 ni 1991, entre autres dates. Je sais que des officiers ont été utilisés pour renverser des présidents, occuper le Palais national et annoncer l’avènement de nouveaux pouvoirs. Je ne cherche à blanchir aucun uniforme. Je refuse simplement de confondre l’exécutant visible avec la coalition souvent invisible qui rend son action possible. Derrière presque chaque général présenté comme l’auteur central d’un coup d’État se trouvent des responsables politiques, des intérêts économiques, des réseaux financiers, des ambitions personnelles, des complicités civiles et, bien souvent, des calculs géostratégiques étrangers.
Le militaire ferme le Palais. Le financier assèche le pouvoir. Le politicien prépare l’alternative. Le diplomate organise la reconnaissance internationale. Le communicant transforme la rupture en nécessité nationale. Puis l’histoire, paresseuse ou complaisante, ne retient que le nom du colonel qui a lu le communiqué.
Je ne prétends pas que chaque coup d’État haïtien aurait été dirigé par une même main occulte ni que tous les officiers impliqués auraient été de simples marionnettes. Certains ont agi par ambition personnelle, par intérêt corporatiste ou par volonté de gouverner directement. Plusieurs ont profité du pouvoir conquis. Mais aucun coup d’État ne s’est produit dans le vide. Aucun régime militaire ne s’est maintenu uniquement par la force des baïonnettes. Il lui fallait des soutiens civils, des ressources économiques, des relais politiques et, au minimum, une certaine tolérance internationale.
Vous le savez mieux que beaucoup d’autres, Monsieur le ministre. Vous avez porté l’uniforme des Forces armées d’Haïti avant de diriger la Police nationale. Vous connaissez donc la différence entre une institution, une chaîne de commandement et les forces politiques qui cherchent à les utiliser. Une armée n’est pas un personnage autonome qui se réveille un matin avec l’envie de renverser un président. Même lorsqu’elle développe ses propres intérêts, elle agit au milieu d’alliances, de financements, de complicités et de garanties.
La preuve la plus accablante est apparue après la démobilisation des Forces armées d’Haïti. Si l’armée avait été la source principale des coups d’État, sa disparition aurait dû immuniser Haïti contre les renversements de pouvoir. Or le coup d’État n’a pas disparu. Il a simplement changé de vêtements.
En 2004, Jean-Bertrand Aristide a été brutalement arraché à l’exercice de son second mandat. Les Forces armées d’Haïti n’existaient plus comme institution. Pourtant, une rébellion armée, des acteurs politiques, des secteurs économiques et des puissances étrangères ont créé les conditions de son départ. L’absence d’une armée régulière n’a empêché ni la rupture de l’ordre politique ni l’installation d’un pouvoir de transition rapidement reconnu par la communauté internationale. Le coup d’État avait appris à fonctionner sans état-major officiel.
En 2021, Jovenel Moïse a été assassiné dans sa résidence. On voudrait réduire l’événement à un crime spectaculaire, comme si l’assassinat d’un président en fonction ne constituait pas également une attaque contre l’État. Pour ma part, je considère qu’il s’agit d’un coup d’État conclu par un meurtre. Le titulaire de la présidence a été éliminé physiquement, l’exercice du pouvoir a été interrompu par la violence et une nouvelle configuration politique s’est imposée en dehors de toute succession constitutionnelle régulière. On peut discuter de la qualification dans un séminaire juridique. Le cadavre du président témoigne, lui, de la violence faite à l’État.
En 2024, Ariel Henry n’était certes pas président de la République. Mais, en l’absence de président élu et de Parlement fonctionnel, il détenait de fait l’essentiel du pouvoir exécutif. Empêché de rentrer au pays, soumis à la pression des groupes armés et placé au centre d’une recomposition politique négociée à l’étranger, il a dû annoncer sa démission. Encore une fois, aucune unité des Forces armées d’Haïti n’a pris le Palais. Aucun général n’a lu de proclamation. Pourtant, le détenteur effectif du pouvoir a été écarté sous la pression combinée des armes, des intérêts politiques et de l’arbitrage international.
Ces trois événements ne sont pas identiques. Mais ils détruisent une certitude commode : il n’est nul besoin d’une armée régulière pour provoquer une rupture brutale de l’ordre politique. Le treillis n’est qu’un costume parmi d’autres. Le coup d’État contemporain peut porter une cravate, tenir une réunion diplomatique, financer des groupes armés, bloquer un aéroport ou présenter une décision imposée comme le résultat d’un consensus.
Voilà pourquoi votre phrase, Monsieur le ministre, ne suffit pas. Dire aux militaires qu’ils ne sont pas là pour installer ou renverser un président constitue à la fois une mise en garde adressée aux soldats d’aujourd’hui et un verdict prononcé contre vos aînés et vos anciens frères d’armes. Peut-être sans le vouloir, vous semblez admettre que l’institution militaire fut l’auteure principale des ruptures politiques dont elle a surtout constitué la force d’exécution. Dans la bouche d’un ancien officier des Forces armées d’Haïti, une telle formule prend presque la valeur d’une confession institutionnelle.
Je ne vous demande pas d’innocenter les officiers qui ont occupé le Palais, renversé des gouvernements ou réprimé la population. Leur responsabilité demeure entière. Je vous invite plutôt à instruire complètement le procès de l’histoire. Car condamner l’armée comme principale coupable revient à accorder un non-lieu aux politiciens qui ont sollicité son intervention, aux intérêts économiques qui ont soutenu la rupture, aux secteurs sociaux qui l’ont légitimée et aux puissances étrangères qui l’ont encouragée, tolérée ou reconnue. Le militaire qui lit le communiqué apparaît dans les archives. Ceux qui ont préparé le communiqué restent généralement hors du tribunal.
Votre phrase risque ainsi de consacrer une version commode de l’histoire. L’armée aurait fait les coups d’État, tandis que les élites politiques, économiques et diplomatiques les auraient simplement regardés passer. Cette lecture permet aux véritables bénéficiaires des renversements de pouvoir de se présenter comme les victimes ou les spectateurs d’une violence qu’ils ont parfois appelée de leurs vœux. L’uniforme est alors le coupable idéal. Il est visible, identifiable et suffisamment chargé de fautes pour que personne ne songe à regarder derrière lui.
Une armée, ou même un groupe de militaires, peut sortir dans les rues sans pour autant réussir un coup d’État. Sans vouloir glisser un rébus dans cette lettre, rappelons-nous les événements de la nuit du 1er au 2 avril 1989, à Port-au-Prince, lorsqu’un groupe d’officiers, agissant de sa propre initiative, tenta de renverser le général-président Prosper Avril. Les insurgés réussirent à le capturer et à le conduire vers l’aéroport, mais échouèrent piteusement à mener leur entreprise à terme. À l’inverse, comme l’histoire récente d’Haïti l’a démontré, une armée peut disparaître sans que les coups d’État disparaissent avec elle. D’autres instruments peuvent alors en assurer l’exécution : groupes armés, mercenaires, réseaux politiques, pressions économiques, décisions diplomatiques ou mécanismes internationaux de transition.
« Quelle armée pour Haïti ? », demande votre forum. Je réponds : une armée soustraite à la domination des intérêts particuliers, placée sous un véritable contrôle républicain et capable de défendre l’État sans devenir l’instrument de ceux qui veulent s’en emparer. Mais cette armée ne pourra exister que dans une République qui accepte également de surveiller ses élites économiques, ses dirigeants politiques et ses relations avec les puissances étrangères.
On ne protège pas l’ordre constitutionnel en surveillant uniquement les casernes.
Vous avez déclaré : « L’armée n’est pas là pour installer un président au pouvoir ni pour l’en chasser. » Je vous propose d’aller jusqu’au bout de la leçon : « L’armée n’est pas là pour servir d’instrument à un quelconque intérêt politique, économique ou étranger cherchant à installer quelqu’un au pouvoir ou à l’en chasser. »
En somme, Monsieur le ministre, je vous invite à faire vôtre la mise en garde lancée par le général haïtien Alfred Nemours devant la Société des Nations, en 1935 — et je cite : « Craignons d’être un jour l’Éthiopie de quelqu’un. » Fin de citation. Je vous invite à la reprendre pour conseiller à l’armée dont vous avez la charge de n’être point — point du tout — l’Éthiopie de quiconque et, j’ajouterais, encore moins l’idiote utile de qui que ce soit.
