Haïti et la République dominicaine partagent une île que leurs Constitutions désignent par deux noms différents. L’article 8 de la Constitution haïtienne situe le territoire national à l’ouest de ce qu’elle appelle « l’île d’Haïti ». L’article 9 de la Constitution dominicaine le situe à l’est de « l’île de Saint-Domingue ».
Les deux textes reconnaissent néanmoins la délimitation entre les États. La Constitution haïtienne indique que le territoire national est borné à l’est par la République dominicaine. Le texte dominicain précise que ses limites terrestres sont fixées par le traité frontalier de 1929 et son protocole de révision de 1936. Son article 11 mentionne expressément la République d’Haïti et les accords encadrant les questions frontalières. Les deux États nomment différemment l’île, tout en reconnaissant la frontière qui sépare leurs territoires.
Pour comprendre cette différence d’appellation, il faut remonter à l’histoire des noms. En décembre 1492, Christophe Colomb aborde l’île dans la baie de l’actuel Môle-Saint-Nicolas. Cette terre est déjà habitée par des populations autochtones. Ayiti figure parmi les noms que les premiers chroniqueurs européens rapportent. Colomb la nomme La Española, dont Hispaniola est la forme latinisée.
Entre 1496 et 1498, les Espagnols établissent la ville de Santo Domingo. Le nom de ce centre du pouvoir colonial sert progressivement à désigner également la colonie et l’île entière.
En 1697, à l’issue d’un conflit entre puissances européennes, la paix de Ryswick consacre la présence française à l’ouest de l’île. Il faut toutefois attendre le traité d’Aranjuez de 1777 pour que la frontière entre les possessions françaises et espagnoles soit précisée. Deux colonies se partagent le territoire. À l’est, la colonie espagnole porte le nom de Santo Domingo. À l’ouest, la colonie française est appelée Saint-Domingue. Les noms employés dans les deux langues correspondent, mais les administrations et les territoires qu’ils désignent sont distincts.
Le 22 juillet 1795, par le traité de Bâle, l’Espagne cède sa partie à la France. Selon cet accord, toute l’île relève désormais de la souveraineté française, sans que Paris en assure immédiatement un contrôle effectif et uniforme. À l’ouest, la révolution engagée par les esclaves en 1791 bouleverse déjà l’ordre colonial.
La défaite française de 1803 et l’indépendance proclamée le 1er janvier 1804 mettent fin à la domination française à l’ouest. Le nouvel État, dirigé par Jean-Jacques Dessalines, adopte le nom Haïti, rompant avec celui de la colonie de Saint-Domingue. À l’est, les Français maintiennent leur administration sous la direction du général Louis Ferrand. En 1804, l’île comprend donc Haïti, État indépendant à l’ouest, et un territoire encore sous domination française à l’est, administré depuis Santo Domingo.
En 1809, la guerre de la Reconquista met fin à la présence française dans l’est et permet à l’Espagne d’y rétablir son autorité. Santo Domingo reste sous domination espagnole jusqu’au 1er décembre 1821. Ce jour-là, José Núñez de Cáceres proclame l’indépendance de l’est sous le nom d’« État indépendant d’Haïti espagnol », avec le projet de rejoindre la Grande Colombie. Le nom Haïti sert donc aussi à désigner un État proclamé à l’est, distinct de la République d’Haïti. Cette expérience ne dure que quelques semaines.
Le 9 février 1822, le président haïtien Jean-Pierre Boyer entre à Santo Domingo avec son armée et place l’est sous l’autorité de son gouvernement. Toute l’île est désormais administrée par l’État haïtien. Après la chute de Boyer en 1843, les autorités qui lui succèdent maintiennent cette administration dans l’est jusqu’à la proclamation de l’indépendance dominicaine en 1844. La période de 1822 à 1844 est généralement appelée « occupation haïtienne » dans l’historiographie dominicaine et « unification de l’île » dans une partie de l’historiographie haïtienne.
Le 27 février 1844, les indépendantistes de l’est proclament la République dominicaine et rompent avec le gouvernement haïtien. Le nouvel État adopte un nom lié à Santo Domingo. Sa naissance politique ne fixe cependant pas immédiatement une frontière acceptée par les deux parties. Les conflits et les négociations se poursuivent avant les accords territoriaux de 1929 et de 1936.
Deux États se partagent désormais l’île, sans retenir le même nom pour désigner l’ensemble géographique. Haïti conserve dans sa Constitution le nom adopté à l’indépendance pour parler aussi de l’île entière. La République dominicaine emploie « île de Saint-Domingue ». Hispaniola reste largement utilisé dans les publications géographiques internationales.
Quisqueya appartient aussi au vocabulaire historique de l’île. Présenté traditionnellement comme un nom autochtone signifiant « mère de toutes les terres », il fait l’objet de débats sur son origine et sa traduction. Son importance dans l’identité dominicaine est toutefois bien établie, notamment dans l’hymne national, qui commence par « Quisqueyanos valientes ». Il circule également en Haïti sous la graphie créole Kiskeya.
Cette différence de nom fournit aussi un terrain aux discours nationalistes les plus hostiles, en Haïti comme en République dominicaine. Le nom donné à une terre sert à contester la place de ceux qui l’habitent, au détriment des relations entre les deux peuples. L’heure est pourtant à l’harmonie. Les diplomaties haïtienne et dominicaine pourraient convenir d’un nom commun pour désigner l’île dans leurs échanges officiels, sans demander à aucun des deux peuples de renoncer à ses références historiques. La commission binationale a le devoir d’être enfin utile à quelque chose.
