Mon père, j’ai pêché. Pas assez pour nourrir le pays, pas assez pour apprendre la mer, pas assez pour comprendre qu’Haïti ne manque pas toujours de routes : elle refuse parfois de reconnaître celles que la nature lui a déjà tracées.

La République d’Haïti est presque une presqu’île. Elle avance dans la Caraïbe avec deux bras de terre tendus vers le large, des villes côtières dispersées sur son pourtour et une frontière terrestre qui ne représente qu’une faible portion de ses limites. Pourtant, dans notre manière de penser le territoire, la mer demeure à l’extérieur du pays. Elle borde la carte sans entrer dans nos plans. Elle nourrit quelques pêcheurs, emporte quelques migrants, reçoit nos déchets et nos lamentations. Nous la regardons comme une distance alors qu’elle pourrait devenir un passage.

Certaines villes paraissent éloignées uniquement parce que nous calculons leur proximité à partir de routes dégradées, de montagnes difficiles à franchir et de territoires devenus impraticables. Par voie terrestre, le voyage s’allonge, s’épuise et se met parfois en danger. Par voie maritime, plusieurs de ces mêmes villes redeviennent voisines. Jérémie peut se rapprocher des Cayes. Jacmel peut dialoguer autrement avec le Sud-Est et l’Ouest. Port-de-Paix, le Môle-Saint-Nicolas, Gonaïves, Saint-Marc, Miragoâne ou Port-au-Prince pourraient former les escales d’un territoire recomposé par cabotage.

Je ne rêve pas de grands paquebots ni de transformer chaque plage en port industriel. Le développement maritime commence plus modestement : des embarcadères sûrs, des bateaux adaptés au transport côtier, des horaires réguliers, un service de secours fonctionnel, des tarifs accessibles et une autorité capable de faire respecter les normes. Un véritable réseau maritime pourrait transporter des passagers, mais aussi des produits agricoles, des matériaux, des médicaments et des marchandises. Il réduirait la pression sur les routes, désenclaverait certaines régions et offrirait des solutions lorsque les axes terrestres sont coupés.

La mer peut également nourrir davantage qu’une poignée de familles abandonnées à des embarcations fragiles. Nos pêcheurs travaillent souvent sans chaîne du froid, sans données fiables sur les ressources, sans crédit adapté, sans assurance et sans ports de débarquement convenablement équipés. Ils reviennent avec le produit de leur courage, mais une partie de leur prise se perd avant d’atteindre le marché. Pendant ce temps, le pays importe du poisson comme s’il était condamné à vivre loin de toute eau.

Développer la pêche ne signifie cependant pas vider la mer. Une économie maritime sérieuse suppose la connaissance des espèces, le respect des périodes de reproduction, la protection des mangroves et la lutte contre les pratiques destructrices. Elle exige aussi des écoles de métiers maritimes, des ateliers de réparation navale, des unités de transformation, des fabriques de glace, des coopératives et des mécanismes de financement. La mer ne devient une richesse que lorsque le savoir, l’infrastructure et la responsabilité l’empêchent d’être pillée.

Cette politique ouvrirait un autre horizon au tourisme, non celui des plages confisquées et des hôtels isolés, mais celui de circuits reliant les villes côtières, les îles, les marchés, les patrimoines et les communautés. Elle créerait des emplois dans la navigation, la construction et l’entretien des bateaux, la logistique, la sécurité, la transformation alimentaire et la recherche marine. Elle obligerait surtout l’État à étendre son autorité vers un espace qu’il administre à peine.

Enfin, je vous salue Marie pleine de grâce, priez pour moi pauvre pêcheur!