Zbigniew Brzezinski est mort avec ses pions, mais pas avec l’échiquier. La Russie n’est pas disloquée. L’Ukraine n’est pas absorbée. La Chine n’est plus une puissance périphérique que les capitales occidentales peuvent observer avec condescendance. Les États-Unis continuent, eux, de déplacer leurs pièces sur cette masse continentale que le stratège américain considérait comme le centre de gravité du pouvoir mondial. L’Eurasie demeure le grand théâtre où se joue l’équilibre du monde.
Mais où se trouve l’Europe sur cet échiquier ?
La question cesse d’être simple dès qu’on tente d’en tracer les contours. Géographiquement, l’Europe ressemble moins à un continent autonome qu’à l’extrémité occidentale de l’Eurasie. Ses frontières orientales ne relèvent d’aucune évidence naturelle. Elles ont été fixées par l’histoire, les guerres, les religions, les empires et les représentations politiques. La Russie est-elle européenne ? La Turquie l’est-elle ? Où placer le Caucase ? Que faire du Kazakhstan ? L’Europe commence dans l’Atlantique, mais personne ne sait exactement où elle finit.
L’Europe politique ne résout rien. L’Union européenne réunit vingt-sept États, un marché immense, une monnaie commune à une partie de ses membres et un appareil institutionnel d’une rare complexité. Elle ne constitue pourtant ni un État, ni une fédération achevée, ni une puissance stratégique capable de parler et d’agir d’une seule voix. Elle dispose d’une diplomatie, mais conserve plusieurs politiques étrangères. Elle augmente ses dépenses militaires, mais ses armées restent nationales. Elle évoque l’autonomie stratégique tout en dépendant encore de la puissance américaine pour sa sécurité. Elle réglemente avec autorité, sanctionne avec méthode et finance avec générosité, mais transforme difficilement son poids économique en volonté politique.
Il reste pourtant une Europe qui connaît ses frontières, ses règles, ses institutions, son calendrier, ses hiérarchies et ses rapports de force. C’est l’Europe du football. L’UEFA rassemble davantage de nations que l’Union européenne. Son territoire s’étend jusqu’à Israël, au Kazakhstan, à la Turquie et au Caucase. Elle règle par le ballon ce que la géographie ne parvient pas à définir et ce que la politique ne réussit pas à achever.
Dans le football, l’Europe ne demande pas où se trouve son centre. Elle l’incarne. Elle concentre les championnats les plus puissants, attire les meilleurs joueurs, domine les marchés, impose ses calendriers, organise les compétitions les plus prestigieuses et transforme ses clubs en empires médiatiques, financiers et culturels.
Sur le terrain, l’Europe sait encore ce qu’elle vaut. Elle possède des institutions respectées, des règles reconnues et une capacité réelle à contraindre le reste du monde à s’adapter à son rythme.
Mais hors des stades, la réalité est moins glorieuse.
Dans les rapports de force liés à la défense et à la sécurité, dans le commerce, l’énergie, la diplomatie et même dans l’usage du droit international, l’Europe ne tient plus la main qui avance les pièces. Elle accompagne, approuve, corrige parfois à la marge, mais décide rarement de la partie.
Elle reste assise derrière le maître américain pendant que Washington affronte, contient ou négocie avec la Chine et la Russie. Les grandes puissances jouent. L’Europe commente, finance, sanctionne et supporte souvent une partie du coût. Dans la bataille géopolitique, pour être, l’Europe n’a véritablement que le football.
