Le 19 septembre 1986, la disparition de Charlot Jacquelin avait provoqué une vaste mobilisation à travers Haïti. Quarante ans plus tard, une personne peut disparaître au milieu de nous sans que sa famille trouve beaucoup d’autres épaules pour porter son inquiétude.

Charlot Jacquelin était un jeune moniteur de Misyon Alfa, la campagne d’alphabétisation de l’Église catholique. Dans la nuit du 18 au 19 septembre 1986, des hommes armés vinrent le chercher à son domicile, à Cité Soleil. Des témoins le virent conduit au poste de police, puis emmené par des militaires vers une destination inconnue. Il ne reparut jamais.

L’État nia son arrestation. Le peuple, lui, refusa ce mensonge. Des paysans du Nord-Ouest, des élèves, des femmes, des militants, des prêtres et des membres de Misyon Alfa réclamèrent la vérité. Des manifestations furent organisées dans plusieurs régions. Des émissions de radio, des chants et même des représentations théâtrales portèrent son nom. Une famille cherchait l’un des siens, mais tout un pays se sentait concerné.

La différence entre 1986 et 2026 se lit dans notre manière de recevoir la douleur des autres.

Aujourd’hui, l’annonce d’un kidnapping vient souvent des réseaux sociaux. La photographie de la victime peut circuler avant même que ses proches soient informés de l’enlèvement. Sous l’image, les réactions s’accumulent : un « J’aime », un visage en pleurs, une prière ou quelques mots de soutien. Le choix de l’émoji dépend parfois de la vitesse avec laquelle chacun lit le message avant de poursuivre son chemin sur l’écran. Pendant ce temps, la famille espère l’appel des ravisseurs. Elle redoute cet appel, mais elle l’attend aussi, puisqu’il peut confirmer que la victime est encore en vie et ouvrir la négociation autour de la rançon. Elle évite souvent la police et les autorités publiques, par peur qu’une intervention mette davantage la personne kidnappée en danger. Le drame se referme alors sur les proches, condamnés à négocier dans le silence, tandis que l’attention collective se déplace déjà vers une autre photographie.

Entre Charlot Jacquelin et nous, quarante années de violence ont travaillé les consciences. Haïti a connu des coups d’État, des répressions, des massacres, un embargo, des assassinats politiques, des catastrophes naturelles, le séisme de 2010, le choléra, les enlèvements, les exécutions collectives et le déplacement de populations entières. Tant de morts, de blessés et de disparus ont installé le malheur dans notre quotidien. L’exceptionnel s’est mêlé à l’ordinaire.

Pour continuer à vivre, beaucoup d’Haïtiens ont réduit le territoire de leur sensibilité. On souffre pour ses enfants, ses parents, ses amis et, quelquefois, pour son quartier. Plus loin, la douleur arrive comme une information. Nous comptons les victimes avant de connaître leurs noms. Nous demandons où le drame s’est produit afin de mesurer notre propre exposition. Si la victime ne nous ressemble pas, si elle habite une zone éloignée ou appartient à un autre milieu social, sa tragédie nous atteint à peine.

Cette indifférence ne veut pas dire que les Haïtiens d’aujourd’hui sont naturellement insensibles. Elle vient plutôt des blessures accumulées. À force d’entendre parler de morts, d’enlèvements et de massacres sans voir la justice agir ni l’État répondre, beaucoup ont fini par détourner le regard pour se protéger. Dans un pays où chacun utilise déjà toute son énergie pour faire face à ses propres difficultés, il reste souvent peu de force pour supporter aussi la douleur des autres.

Mais cette réaction a des conséquences dangereuses. Lorsque la disparition d’une personne ne provoque plus de réaction collective, les ravisseurs et les assassins peuvent agir avec moins de crainte. Notre fatigue favorise alors l’impunité. Moins une victime est réclamée publiquement, plus il devient facile de l’effacer et de l’oublier. Sa famille reste seule face aux démarches, aux rumeurs et aux demandes de rançon.

Se souvenir de Charlot Jacquelin ne consiste donc pas à idéaliser l’année 1986. Cette époque portait déjà sa part de peur, de répression et de sang. Son cas permet toutefois de mesurer ce que nous avons presque perdu : la capacité de reconnaître notre propre humanité dans le malheur de l’autre.