Si la photographie avait existé à l’époque de Léonard de Vinci, Mona Lisa n’aurait peut-être pas eu lieu. Francesco del Giocondo aurait conduit son épouse chez un photographe de Florence, lui aurait demandé de sourire légèrement, puis serait reparti avec son portrait sous le bras. L’affaire aurait pris quelques minutes au lieu de mobiliser pendant des années le génie d’un peintre. Nous aurions conservé le visage de Lisa Gherardini, mais probablement pas son mystère. Car la photographie aurait répondu au besoin du mari. Léonard de Vinci, lui, a créé quelque chose dont personne n’avait encore formulé le besoin.
Avant la photographie, le peintre devait aussi faire le travail de l’appareil photo. Il fallait reproduire un visage, conserver les traits d’un roi, immortaliser une famille, transmettre aux générations futures l’apparence d’un homme qui refusait de disparaître entièrement. Le portrait était une œuvre, certes, mais il remplissait également une fonction documentaire. Puis la photographie est arrivée. Plus rapide, plus fidèle, plus accessible, elle aurait dû tuer la peinture. Elle ne l’a pas tuée. Elle l’a seulement dispensée de l’obligation de ressembler.
Le peintre n’étant plus contraint de reproduire exactement le réel, il pouvait désormais le déformer, le découper, l’interpréter, l’inventer. La photographie a retiré une fonction à la peinture, mais elle lui a ouvert de nouveaux territoires. Elle a rendu certains peintres moins nécessaires, mais elle n’a pas rendu l’imagination inutile. La machine a remplacé ceux qui savaient seulement reproduire un visage. Elle n’a pas remplacé ceux qui avaient quelque chose à dire à travers lui.
Chaque révolution technique arrive avec son cortège de prophètes funèbres. À l’apparition de la photographie, on annonça la mort de la peinture. Le cinéma devait enterrer le théâtre. La radio devait faire taire les journaux. La télévision devait éteindre la radio. Internet devait fermer les bibliothèques. Les réseaux sociaux devaient rendre les médias inutiles. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle serait venue rédiger l’acte de décès de presque tout le monde. À écouter certains discours, l’humanité aurait fabriqué son dernier outil avant de devenir elle-même inutile.
Cette inquiétude n’est pas entièrement absurde. L’intelligence artificielle va effectivement supprimer certaines tâches, affaiblir certains métiers et rendre ordinaires des compétences qui exigeaient autrefois plusieurs années d’apprentissage. Elle rédigera des lettres, traduira des textes, composera des musiques, produira des images, développera des logiciels, préparera des rapports et imitera des styles. Elle fera en quelques secondes ce que certains vendaient très cher après plusieurs jours de travail. Beaucoup découvriront alors, avec douleur, qu’ils n’exerçaient pas toujours un métier : ils accomplissaient une opération en attendant qu’une machine apprenne à la répéter.
Mais une génération ne doit pas passer sa jeunesse à dresser l’inventaire de ce que l’avenir risque de lui enlever. Elle doit surtout identifier ce que l’avenir lui donne enfin la possibilité de construire.
La véritable question n’est donc pas : « Que fera l’intelligence artificielle à ma place ? » Elle est plutôt : « Que puis-je désormais entreprendre grâce à elle que je n’aurais jamais eu les moyens, le temps ou les connaissances de réaliser seul ? » Un jeune qui n’a ni studio, ni équipe, ni capital peut aujourd’hui produire une maquette, concevoir une plateforme, tester une idée, apprendre une langue, créer une entreprise ou donner une forme visible à un projet encore enfermé dans son esprit. Ce qui appartenait autrefois exclusivement aux institutions, aux grandes entreprises et aux héritiers devient progressivement accessible à celui qui possède une vision, de la discipline et un ordinateur.
L’intelligence artificielle ne distribue cependant pas le génie. Elle distribue des capacités. Elle peut donner un pinceau à tout le monde sans faire de chacun un Léonard de Vinci. Elle peut produire mille réponses sans apprendre à quiconque à poser la bonne question. Elle peut générer une image parfaite sans savoir pourquoi cette image mérite d’exister. Elle peut imiter une émotion sans avoir vécu la blessure dont cette émotion est née. Elle peut multiplier les possibilités, mais elle ne choisit pas pour nous ce qui mérite d’être poursuivi.
Voilà pourquoi la nouvelle génération ne doit pas seulement apprendre à utiliser l’intelligence artificielle. Elle doit apprendre à ne pas lui ressembler. La machine sera rapide : il faudra être profond. Elle disposera de milliards de données : il faudra avoir un point de vue. Elle saura reproduire tous les styles : il faudra trouver une voix. Elle pourra fabriquer des contenus à l’infini : il faudra créer du sens. Elle donnera des réponses acceptables à presque tout : il faudra oser poser les questions que personne n’avait encore envisagées.
L’avenir ne récompensera pas nécessairement celui qui sait faire ce qu’une machine accomplit mieux que lui. Il récompensera celui qui sait quoi faire de la puissance de cette machine. Il appartiendra moins aux exécutants qu’aux concepteurs, moins à ceux qui répètent une méthode qu’à ceux qui comprennent un problème, moins à ceux qui protègent jalousement une ancienne compétence qu’à ceux qui inventent un nouvel usage.
Il faut donc regarder l’intelligence artificielle sans naïveté, mais sans panique. Oui, elle prendra quelque chose. Toutes les grandes inventions ont pris quelque chose au monde qui les précédait. L’électricité a pris une part de la nuit. L’automobile a pris la place des diligences. Le téléphone a pris la distance. La photographie a pris au peintre le monopole du visage. Mais chacune de ces inventions a également créé des espaces, des métiers, des langages et des possibilités que personne ne pouvait prévoir entièrement.
Peut-être que Mona Lisa n’aurait pas eu lieu si la photographie avait existé. Mais après la photographie, Picasso a eu lieu. Le cinéma a eu lieu. Le surréalisme, l’art abstrait et des formes nouvelles de création ont eu lieu. Lorsqu’une époque ferme une porte devenue trop étroite, elle n’abolit pas nécessairement la maison : elle oblige l’imagination à chercher une autre pièce.
Aux jeunes de la nouvelle génération, je dirais donc ceci : ne consacrez pas votre avenir à défendre ce que le progrès est déjà en train de rendre désuet. Servez-vous de votre temps pour créer ce qu’aucune époque ne pourra réduire à une simple opération. Ne demandez pas seulement ce que l’intelligence artificielle va vous retirer. Demandez-vous ce qu’elle ne pourra jamais désirer à votre place, puis commencez à le construire.
Les machines savent prolonger ce qui existe. Mais il faut encore un être humain pour décider que quelque chose, qui n’avait jamais eu lieu, mérite enfin d’avoir lieu.
