Récemment, dans le cadre d’une formation d’une semaine que j’ai eu l’honneur d’animer, j’ai proposé à mes étudiants dix textes afin qu’ils puissent en identifier les traces de l’intelligence artificielle. L’exercice, que je savais formateur, consistait à aiguiser leur regard critique face aux productions textuelles contemporaines. Armés de grilles d’analyse sophistiquées, de catégories établies par les meilleurs spécialistes et d’une sainte méfiance envers la machine, ils se sont jetés sur les extraits avec une ferveur de traqueurs de deepfakes.

Les résultats furent à la hauteur de l’angoisse épistémique de notre époque. Certains ont trouvé plus d’une vingtaine d’indices flagrants. D’autres, plus méticuleux ou plus imaginatifs, en ont débusqué plus d’une cinquantaine. Exemples parmi les plus récurrents : une « fluidité syntaxique suspecte » ; « l’abus anormal de métaphores filées, typique des modèles de langage » ; « une certaine platitude dans l’architecture narrative, signe d’une génération probabiliste sans intentionnalité » ; « des transitions mécaniques entre les paragraphes, comme si un algorithme agençait des blocs préfabriqués » ; « une langue trop parfaite, sans aspérité, sans faute de frappe humaine » ; ou encore, écrasante sentence, « une tendance à la paraphrase qui trahit l’absence de vécu derrière les mots ». Le florilège était aussi impressionnant qu’accablant.

L’exercice dura trois jours. Trois jours pendant lesquels les débats s’enflammèrent, chacun défendant sa moisson d’indices avec une conviction parfois rigoureuse, souvent cocasse, à l’occasion franchement farfelue — l’un des étudiants, je m’en souviens, voyait dans l’emploi de l’imparfait du subjonctif la preuve irréfutable d’une génération par un modèle entraîné sur un corpus désuet. Un autre, à l’inverse, tenait la rareté de ce même temps pour la marque d’une IA soucieuse de se faire passer pour un scripteur moderne. Et moi, dans mon coin, spectateur. Spectateur ravi, je dois le dire, de voir avec quelle aisance la certitude technocritique produit ses propres preuves, ses propres hallucinations d’expertise.

Mais le bug dans cette affaire — le grain de sable dans la mécanique si bien huilée de la traque aux robots — fut le suivant : les textes que je leur avais soumis étaient des extraits de Compère Général Soleil, le roman monumental de Jacques Stephen Alexis, paru en 1955.

J’avais choisi cette œuvre, héritière de l’indigénisme et portée par la puissance du réalisme merveilleux, précisément pour sa texture, sa langue et son langage. Je partais du principe qu’un lecteur haïtien reconnaîtrait rapidement une écriture surgie d’un temps fort éloigné de ChatGPT, de Gemini, de Claude et de la popularisation des machines génératives. Je m’étais trompé. Jacques Stephen Alexis venait d’être démasqué, soixante et onze ans après la publication de son roman, comme utilisateur clandestin d’une technologie qui n’existait pas encore.

La scène prête à rire. Elle mérite pourtant mieux que le rire.

Nous sommes entrés dans une période où l’intelligence artificielle n’est plus uniquement une technologie. Elle est aussi une accusation. Dès qu’un texte paraît trop ordonné, trop fluide, trop propre ou trop conceptuel, le soupçon tombe. Une phrase mal écrite passe pour humaine parce qu’elle boite. Une phrase maîtrisée passe pour artificielle parce qu’elle tient debout. L’imperfection sert désormais de certificat d’authenticité.

Voilà peut-être le plus grand triomphe intellectuel de la machine. Elle nous a convaincus que l’intelligence lui appartient.

Cette présomption du tout-IA repose sur un renversement assez comique. Les machines génératives ont été entraînées sur des textes produits par des humains. Elles ont absorbé nos livres, nos articles, nos structures argumentatives, nos images, nos rythmes et nos manies. Elles imitent la langue humaine à partir des traces que des générations d’écrivains ont laissées. Mais après avoir nourri la machine avec notre littérature, nous demandons maintenant à la littérature de prouver qu’elle n’a pas copié la machine.
Ce n’est plus l’intelligence artificielle qui ressemble à Jacques Stephen Alexis. C’est Jacques Stephen Alexis que l’on soupçonne de ressembler à l’intelligence artificielle.

À force de chercher des « traces de l’IA », nous avons fabriqué une nouvelle superstition. Le point-virgule est suspect. Le tiret est suspect. La métaphore est suspecte. La symétrie d’une phrase est suspecte. Trois idées bien ordonnées suffisent presque à constituer un flagrant délit. Bientôt, on examinera Césaire, Roumain, Proust ou Montesquieu avec le même appareil inquisitorial. On découvrira sans doute que Victor Hugo avait un abonnement premium et que Shakespeare utilisait un générateur de prompts élisabéthain.
Le problème n’est donc plus notre aptitude à détecter la machine. Il réside dans notre capacité à reconnaître l’humain.

Lire exigeait autrefois de comprendre une pensée, d’entrer dans une langue, d’interroger une vision du monde, de discerner une voix. Désormais, beaucoup lisent avec une seule question en tête — « Est-ce que l’IA a écrit cela ? » Le texte cesse d’être un espace de sens. Il se transforme en scène de crime. Le lecteur ne cherche plus ce que l’auteur dit. Il cherche les empreintes digitales de ChatGPT.

Cette obsession dispense commodément de toute véritable critique. Accuser un texte d’avoir été produit par l’IA évite d’en discuter les idées, la cohérence, la beauté, la faiblesse ou la profondeur. Le soupçon remplace l’analyse. On ne réfute plus une pensée, on conteste son acte de naissance.

L’intelligence artificielle pose de vraies questions sur la création, la propriété intellectuelle, l’éducation et la paresse cognitive. Mais la présomption du tout-IA ajoute une autre forme de paresse. Celle qui consiste à confondre intuition et preuve, ressemblance et origine, automatisme stylistique et fabrication automatique.
À la fin de l’exercice, mes étudiants n’avaient donc pas échoué à détecter l’intelligence artificielle. Ils avaient réussi à révéler quelque chose de plus préoccupant. Notre époque commence à ne plus savoir à quoi ressemble l’intelligence humaine.

Si Compère Général Soleil paraissait aujourd’hui sous la signature d’un jeune écrivain inconnu, on lui demanderait peut-être ses brouillons, son historique de navigation et les captures d’écran de son traitement de texte. Jacques Stephen Alexis lui-même aurait à prouver qu’il est bien Jacques Stephen Alexis.

Je ne cherche pas à convaincre qu’il ne faut pas se méfier des textes sans âme. Il faut bien sûr des outils pour s’y retrouver dans ce monde nouveau. Mais cette petite expérience m’a montré que si nous voyons l’intelligence artificielle partout, c’est peut-être notre propre intelligence qui est en train de s’éteindre. Le vrai danger n’est pas tant que les machines écrivent comme des humains. Le vrai danger, c’est que des humains lisent comme des machines.