Dessalines est né aux Gonaïves, où est le problème ?

Un prétendant à la candidature à la présidence a déclaré, lors d’une réunion publique, que Jean-Jacques Dessalines est né aux Gonaïves, la cité de l’Indépendance. Certains y voient un lapsus, d’autres tournent son propos en dérision ou s’en servent pour le discréditer. Moi, je n’y vois ni lapsus ni matière à calomnier. J’y vois au contraire une invitation à questionner nos archives, nos certitudes et notre manière de transmettre l’histoire.

Nous avons appris que Dessalines est né le 20 septembre 1758 à Cormier, dans la région de Grande-Rivière-du-Nord. La formule circule dans les manuels, les discours officiels et les commémorations. À force de la répéter, nous finissons par oublier de poser une question élémentaire : sur quelles preuves repose-t-elle ?

Dans son Histoire d’Haïti, Thomas Madiou présente Dessalines comme un créole de Grande-Rivière-du-Nord, au tome II, publié en 1847, page 213. Au tome III, publié en 1848, page 36, il précise la section de Cormier. Mais, selon l’examen de Deborah Jenson, il ne fournit pas, dans ces passages, de source permettant d’établir cette naissance.

Plusieurs écrits de l’époque de Dessalines proposent pourtant une origine africaine. Le diplomate britannique Edward Corbet, dans son rapport du 28 janvier 1803, le présente comme Africain. Armand Levasseur, dans Événemens qui ont précédé et suivi l’évacuation de Saint-Domingue, publié en 1804, le décrit, page 25, comme un ancien esclave « bossale », venu de la côte d’Afrique. Louis Dubroca, dans La vie de J. J. Dessalines, chef des noirs révoltés de Saint-Domingue, publié en 1804, le fait venir des côtes de Guinée. Enfin, la Biographie moderne, sous la direction d’Alphonse de Beauchamp, publiée à Leipzig en 1806, situe sa naissance sur la Côte d’Or, au tome II, page 88.

Ces textes précèdent de plusieurs décennies les volumes de Madiou. Leur proximité chronologique mérite attention, sans garantir leur exactitude. Corbet et Levasseur ont rencontré Dessalines, sans avoir assisté à sa naissance. Les préjugés coloniaux pèsent sur leurs descriptions, particulièrement chez Dubroca. Et plusieurs auteurs peuvent reprendre une même information sans apporter de preuve indépendante.

L’historienne Julia Gaffield maintient, pour sa part, deux possibilités : une naissance dans la partie occidentale de l’Afrique centrale ou dans la région de Grande-Rivière-du-Nord, autour de 1758. Le lieu comme la date appellent donc une prudence que nos récitations nationales expriment rarement.

Cela donne-t-il raison à celui qui parle des Gonaïves ? Aucunement. Une incertitude ne constitue pas une preuve en faveur de n’importe quelle affirmation. Celui qui propose Gonaïves doit produire ses sources, comme celui qui affirme Cormier doit pouvoir expliquer les siennes. Cette exigence concerne aussi les certitudes consacrées par l’école et les cérémonies nationales.

Nous savons parfois mieux sanctionner celui qui s’écarte du récit que démontrer la solidité du récit lui-même.

Une nation a besoin de mémoire. Elle a aussi besoin des moyens de vérifier ce qu’elle raconte. Les archives permettent de confronter les versions, de retrouver la trace d’une décision, d’identifier un acteur et de comprendre comment une affirmation s’est imposée. Lorsqu’elles manquent ou restent inaccessibles, chacun dispose d’un espace pour arranger le passé à sa convenance. Le discours le plus répété risque alors de tenir lieu de vérité.

L’enjeu dépasse largement le berceau de Dessalines. Il concerne les terres, les frontières, les actes de l’État, les dépenses publiques, les accords internationaux et les responsabilités politiques. Comment défendre un droit dont on ne conserve pas le titre ? Comment demander des comptes lorsque les pièces disparaissent ? Comment écrire l’histoire d’une institution si chaque nouveau responsable emporte ou détruit une partie de sa mémoire ?

On ne construit pas durablement un pays en recommençant sa mémoire à chaque changement de pouvoir.

Il faut des archives organisées, protégées, inventoriées et accessibles. Il faut conserver les originaux, numériser les fonds et former des professionnels capables de les traiter. Il faut surtout une politique publique qui assure la continuité de ce travail. Une photographie publiée sur les réseaux sociaux ne remplace pas un fonds d’archives. Un discours anniversaire ne remplace pas une recherche.

Les historiens et les archivistes doivent faire leur travail. L’État doit leur en donner les moyens. Aux archivistes de recueillir, de classer, de préserver et de rendre consultables les documents. Aux historiens de les interroger, de confronter les témoignages et de publier des travaux dont chacun peut examiner les références. Cette responsabilité exige également de rendre leurs résultats accessibles au public.

Lorsqu’une donnée reste fragile, nous devons le savoir. Lorsqu’une nouvelle pièce modifie une interprétation, les manuels et les discours doivent en tenir compte. Enseigner une incertitude avec honnêteté vaut mieux que transmettre une assurance dont personne ne peut expliquer les fondements.

L’histoire d’Haïti ne peut rester principalement entre les mains des chroniqueurs, des tribunes politiques et des publications sans références. La chronique a sa place. Elle raconte, interpelle et contribue au débat. Mais établir un fait exige une méthode : rechercher les sources, examiner leur provenance, apprécier leur fiabilité et les confronter. La popularité d’un narrateur ne garantit pas l’exactitude de son récit.

Les archives ne supprimeront jamais tous les désaccords. Certains documents mentent, d’autres se contredisent, et certaines traces sont perdues. Le travail historique consiste aussi à reconnaître ces limites, à distinguer ce qui est établi de ce qui est probable et de ce qui demeure inconnu. Le silence d’un document ne doit servir ni à fabriquer une certitude ni à interdire la recherche.

Nous devons au fondateur mieux qu’une date récitée. Nous lui devons un État capable de conserver ses preuves et une société qui accepte de les interroger. Et si la recherche doit déterminer son lieu de naissance, la mémoire peut reconnaître en lui une figure dont la portée dépasse tous les berceaux.

Tant que les archives ne tranchent pas avec précision, Dessalines, par sa dimension, est né aux Gonaïves, à Jacmel, à Jérémie, à Port-de-Paix… à Pointe-à-Pitre, et pourquoi pas ?