Le numéro d’urgence américain, ce jour-là, a eu tout son sens : le 911… Quatre avions ont été détournés ; deux ont frappé les tours du World Trade Center, un a atteint le Pentagone et le quatrième s’est écrasé en Pennsylvanie. En quelques heures, la première puissance mondiale a découvert qu’un adversaire sans armée, sans territoire officiel et sans aviation militaire pouvait atteindre simultanément les centres symboliques de sa puissance économique et stratégique.

Le monde qui s’est achevé ce matin-là avait à peine dix ans. Il était né de l’effondrement du bloc soviétique, puis de la dissolution de l’URSS en 1991. Pendant près d’un demi-siècle, les relations internationales avaient reposé sur un ordre bipolaire dominé par deux puissances, deux systèmes idéologiques et deux ensembles d’alliances. La disparition de l’un des pôles avait laissé les États-Unis sans rival de force comparable. Le monde était passé du face-à-face entre Moscou et Washington à un moment unipolaire organisé autour de la puissance américaine.

Cette configuration ne signifiait pas que Washington contrôlait tout. Les guerres, les résistances et les puissances régionales demeuraient. Les États-Unis disposaient cependant d’une capacité sans équivalent pour fixer les priorités internationales, intervenir militairement et peser sur les principales règles économiques et stratégiques. L’ordre mondial restait lisible à travers les États, les frontières, les armées et les alliances.

Al-Qaïda a brisé cette lecture. Le 11 septembre 2001, un acteur non étatique a imposé son agenda à la première puissance mondiale et, par elle, au reste du monde. L’ennemi pouvait être un réseau dispersé entre plusieurs pays, financé par des circuits difficiles à suivre et composé d’individus capables de vivre au cœur des sociétés qu’ils voulaient frapper. La puissance occupait un territoire mesurable. La menace, elle, circulait.

Dès le lendemain des attentats, l’OTAN a invoqué pour la première fois l’article 5 de son traité fondateur. Dans les semaines suivantes, les États-Unis ont attaqué l’Afghanistan, renversé le régime taliban et lancé une guerre mondiale contre le terrorisme. Cette guerre a dépassé le champ militaire. Elle est entrée dans les aéroports, les banques, les téléphones, les services de renseignement et les législations nationales.

L’invasion de l’Irak, en 2003, a élargi cette réponse. La poursuite des responsables du 11-Septembre s’est étendue à la transformation préventive de régimes présentés comme menaçants. Les stocks d’armes de destruction massive annoncés n’ont pas été trouvés, mais l’État irakien avait déjà été brisé. Le vide laissé par sa destruction a alimenté d’autres conflits et favorisé l’expansion de nouveaux groupes armés.

Le monde n’est pas passé à la multipolarité en une matinée. L’après-2001 correspond toutefois à l’érosion progressive du moment unipolaire. Pendant que Washington concentrait ses ressources et son attention sur le Moyen-Orient, la Chine renforçait ses capacités industrielles, financières et diplomatiques. La Russie reconstituait sa puissance, tandis que d’autres États affirmaient leurs propres ambitions.

Au cours de la même période, les acteurs non étatiques ont pris une place croissante, parfois décisive : groupes terroristes, milices, réseaux criminels, multinationales et plateformes numériques. La dynamique mondiale ne se lit plus exclusivement dans les capitales, les armées et les drapeaux.

Vingt-cinq ans plus tard, Ben Laden est mort, les talibans ont repris Kaboul et les États-Unis restent puissants dans un monde beaucoup moins centré sur eux. Le monde unipolaire d’avant le 11-Septembre reposait sur la puissance visible des États ; celui d’après s’est organisé autour de leur vulnérabilité.