Tous les vendredis sont saints pourvu qu’on ait les yeux pleins de soleil, de couleur et de bonté. Ce matin, mes yeux sont rivés, plus d’une fois, sur ce Levoy Exil. Rouge d’abord. Rouge longtemps. Puis jaune, orange, noir, comme si la couleur avait décidé de penser avant même que les figures sachent ce qu’elles allaient devenir. Je regarde et je reconnais des visages, peut-être un oiseau, des yeux éparpillés, des êtres qui entrent les uns dans les autres. Très vite, reconnaître ne suffit plus. La toile commence exactement là où les noms deviennent hésitants.

Chez Levoy, un visage possède rarement l’assurance tranquille d’un visage. Il peut accueillir un autre être, céder une partie de son contour, laisser une ligne poursuivre sa route ailleurs. L’œil apparaît là où il veut. Une tête peut porter plusieurs existences. Dans cette toile, chaque forme semble connaître quelque chose de sa voisine. Elles ont leurs couleurs, leurs dimensions, leurs différences, mais aucune ne vit dans une solitude parfaite. Saint-Soleil se trouve déjà là : dans cette manière de laisser les êtres se contaminer sans les confondre.

L’histoire de la peinture haïtienne avait longtemps aimé raconter. Après la fondation du Centre d’Art en 1944, elle avait multiplié les scènes de marché, les cérémonies, les batailles, les paysages, les villes, les foules, les épisodes de notre histoire. Hector Hyppolite avait introduit dans cette aventure une puissance autrement troublante, avec ses dieux, ses femmes, ses présences et ses signes. Les Obin avaient donné au Nord une mémoire picturale d’une minutie presque documentaire. Préfète Duffaut avait inventé des villes verticales, des chemins impossibles et des architectures qui semblaient ignorer les lois de l’urbanisme. Chaque peintre agrandissait à sa manière ce qu’Haïti pouvait devenir sur une toile.

Puis, à Soisson-la-Montagne, Saint-Soleil a déplacé le problème. Tiga et Maud Robart avaient créé un espace où l’acte de peindre pouvait précéder le métier de peintre. Levoy Exil, Louisiane Saint Fleurant, Prospère Pierre-Louis, Dieuseul Paul, Denis Smith et d’autres y ont développé des écritures que les anciennes classifications supportaient mal. « Naïf », « primitif », « intuitif » : le vocabulaire disponible devenait soudain trop pauvre. Car il y avait là une construction du regard, une intelligence de la surface, une façon très élaborée de distribuer la couleur et de déranger la forme.

Ce Levoy en garde toute la leçon. Le rouge occupe presque la toile entière, mais il n’a jamais la même valeur. Ici il devient charnel, ailleurs plus minéral, plus loin presque lumineux. Le jaune intervient par plaques et donne de l’air à certaines formes. L’orange assure les passages. Le noir trace, découpe, parfois retient, parfois laisse filer. Les petits points, fréquents dans l’écriture de Levoy Exil, travaillent la peau de la peinture. Ils empêchent la couleur de devenir une grande surface muette. Tout frémit légèrement.

On pourrait chercher des loas, nommer les esprits, établir des correspondances avec le vodou. La tentation accompagne presque toute lecture de Saint-Soleil. Elle devient vite une facilité. Une œuvre haïtienne n’a aucune obligation de fournir au spectateur un lexique de nos croyances. Le vodou traverse cette peinture avec ses signes, sa conception du monde, ses rapports entre vivants, morts et invisibles. Il y entre comme une culture entre dans une langue : profondément, parfois sans avoir besoin de se nommer. Réduire chaque figure à son éventuelle identité religieuse ferait perdre l’essentiel de l’expérience picturale.

Je préfère alors rester devant les yeux de ce tableau. Ils sont nombreux. Ils regardent dans plusieurs directions. Certains paraissent appartenir à un visage ; d’autres semblent avoir gagné leur indépendance. Cette prolifération modifie la relation ordinaire entre celui qui regarde et ce qui est regardé. J'admire ce Levoy et, au bout de quelques instants, je ne sais plus très bien de quel côté se trouve le privilège de voir. La peinture haïtienne a souvent été observée, classée, expliquée, exportée, commentée depuis ailleurs. Levoy rend le regard à la toile.

Et j’aime particulièrement l’indiscipline tranquille de ses créatures. Elles ignorent nos classements. Humain, oiseau, masque, esprit : les catégories attendent leur tour et finissent par perdre patience. La toile demeure. Elle sait que le monde peut contenir davantage de relations que notre vocabulaire ne possède de cases. Il y a dans Saint-Soleil cette pensée remarquable : une forme ne perd rien de sa singularité lorsqu’elle accepte la proximité d’une autre. Elle peut être traversée et rester elle-même.

J’aime voir ce Levoy pour cette intelligence-là. La toile vient d’une histoire précise, celle de Saint-Soleil, et cette histoire appartient pleinement à la grande aventure de la peinture haïtienne. Pourtant, elle garde devant moi son droit au silence. Elle me donne des couleurs, des yeux, des lignes, des rapprochements ; elle me laisse la tâche difficile de regarder sans immédiatement traduire.