Il faut avoir du génie pour écrire ça. Qui ça ? C’est ça : une pièce écrite et composée par Max Piquion, chantée par Boulo Valcourt et Eddy Prophète. « Qui ça » est la toute première piste de l’album « Interculturel » de ce dernier, publié en 2000. C’est une belle œuvre par son son et surtout par son langage. C’est un pilote qui fait voyager les sens et les intentions sans jamais avouer sa destination. Autant que j’aime ça. Oui. J’aime « Qui ça »...
J’aime cette manière de parler d’une chose en laissant à celui qui écoute le plaisir de la reconnaître. J’aime cette façon de circuler dans la chanson sans se demander si le ciel est dégagé ou si l’air est calme. On se laisse porter par ce qui se dit, par ce qui se devine, par ce qu’on croit avoir compris.
« Ça » a le pouvoir d’être assez remarquable pour retenir l’attention et assez discret pour se glisser dans la conversation. Dans une conversation ordinaire, il peut remplacer presque tout. Il lui faut juste un geste ou un regard pour préciser tout ce qu’il désigne. Ni plus ni moins. Ça porte le désir, accueille les intentions et laisse assez de place pour que nous y mettions les nôtres. Voilà pourquoi, dans « Qui ça », l’auditeur, autant que l’auteur, participe à l’écriture avec ce qu’il sait, ce qu’il imagine, ce qu’il désire et ce qu’il préfère taire.
Il y a, dans ce choix, une connaissance fine du parler haïtien. Nous savons évoquer certaines affaires sans les nommer. Une intonation suffit. Une pause fait le reste. Deux personnes peuvent entretenir une conversation parfaitement claire pour elles et presque incompréhensible pour un tiers. « Qui ça » travaille dans cet espace où la langue publique accueille une confidence bien privée.
On peut entendre dans la chanson toutes sortes d’allusions. Je les entends. Le plaisir vient aussi de la liberté qu’elle me laisse de les entendre ainsi. Elle ne m’impose aucun inventaire, ne décrit aucun corps, ne me conduit à aucune scène précise. Elle sollicite ma mémoire et mon imagination. Elle interpelle mon « esprit corridor » comme ma pudeur. Ce qu’elle suggère rencontre tout ce que je connais ou ne connais pas de ça. Nous faisons le chemin ensemble, avec une certaine retenue et beaucoup de malice.
La subtilité exige de la précision. Pour réussir aujourd’hui un « Qui ça », je pense qu’il faut assez d’épices et assez d’indices pour que le sens passe, tout en sachant sur quel seuil s’arrêter, entre l’ordinaire et le vulgaire. Trop de silence, aucune compréhension. Trop d’explications, aucune complicité.
Nous sommes dans une époque où l’on semble parfois mesurer l’audace au nombre de détails que l’on ose exposer. Je ne demande pas aux artistes de surveiller leur vocabulaire. La franchise a ses œuvres, ses raisons et ses beautés. Mais j’admire celui qui, comme Coupé Cloué dans « Andedan », connaît assez bien sa langue pour provoquer un trouble avec un mot que l’on emploie devant tout le monde. Il faut du métier pour faire sourire des adultes sans avoir à se taire lorsqu’un enfant entre dans la pièce.
Boulo Valcourt et Eddy Prophète me donnent, dans « Qui ça », le goût d’une parole qui fait confiance à son public. Je peux écouter, sourire et garder mon interprétation. Mon voisin peut en avoir une autre. Nous pouvons même échanger un regard qui nous dispense de discuter de ça. « Qui ça » est une réussite du sous-entendu : il crée l’entente sans exiger de déclaration.
J’aime « Qui ça » pour cette intelligence du langage. Pour le plaisir de comprendre sans recevoir d’explication. Pour cette façon de laisser le désir parler avec les mots de tous les jours. Et si, malgré tout, vous me demandez ce que j’aime au juste dans ça, je vous dirai ça comme ça : allez écouter la chanson. Elle vous le dira mieux que moi, puisqu’elle sait jusqu’où dire ça pour que ça ne soit pas confondu avec ça.
