Ce 30 septembre 2026, le comité éditorial du Miami Herald a publiquement recommandé le démocrate David Jolly aux électeurs de Floride pour le poste de gouverneur, face au républicain Byron Donalds. Le soutien figure dans la rubrique « Opinion » du quotidien, au milieu de ses recommandations pour les élections du 3 novembre.
Sans renoncer au journalisme, le journal a choisi son candidat. Ce n’est pas le premier cas et ce ne sera certainement pas le dernier. Dans le contexte actuel, ce choix mérite que l’on s’y attarde, car nous traitons souvent l’objectivité et la neutralité comme des synonymes. Pourtant, l’objectivité constitue une responsabilité professionnelle. La neutralité, elle, reste une position presque utopique, parfois un refuge confortable pour ne rien assumer.
Être objectif oblige le journaliste à vérifier les faits, à consulter les parties concernées, à confronter les versions, à signaler ce qu’il ignore, à corriger ses erreurs et à séparer l’information de son commentaire. L’objectivité ne lui demande pas de vivre sans opinions, sans histoire, sans valeurs ni conscience. Elle exige qu’il ne modifie pas la réalité pour donner raison à ses préférences.
La neutralité prétend placer toutes les paroles à la même distance. Le mensonge et la vérité recevraient le même siège. La victime et son bourreau disposeraient du même temps de parole, comme si l’équilibre des minutes garantissait la justice du traitement. Un candidat présente des chiffres vérifiables pendant que son adversaire en invente. Le journaliste neutre distribue deux citations. Le journaliste objectif vérifie les chiffres. L’un organise un face-à-face. L’autre fait son travail.
Aucun journal n’est réellement neutre. Le choix de la une constitue déjà une hiérarchie. Décider qu’une mort mérite un titre tandis qu’une autre restera en page intérieure relève d’un jugement. Envoyer un reporter suivre une campagne plutôt qu’une grève, interroger un ministre plutôt qu’un citoyen, employer « manifestants », « émeutiers » ou « insurgés » participe d’une certaine lecture du réel. Toute rédaction sélectionne, nomme et ordonne le monde qu’elle donne à lire.
La recommandation du comité éditorial du Miami Herald ne doit exercer aucune influence sur le travail de ses reporters. Ceux-ci restent tenus de vérifier les déclarations du candidat démocrate David Jolly, d’enquêter sur son parcours, de mettre au jour ses faiblesses et d’appliquer au candidat républicain Byron Donalds la même rigueur de traitement. Soutenir un candidat dans une page d’opinion n’autorise pas à le protéger dans les pages d’information.
La frontière doit rester visible. Une recommandation électorale doit porter son nom, présenter ses arguments et permettre au lecteur d’identifier celui qui parle. Les articles d’information ne sauraient se transformer en tracts clandestins.
Lorsqu’un éditorial assume un choix, il soumet un jugement à la discussion publique. En rendant sa position publique, le comité éditorial du Miami Herald ne demande pas au lecteur d’abandonner son propre jugement. Il lui fournit, au contraire, un élément supplémentaire pour apprécier ce qu’il lit. Le lecteur sait désormais d’où parle l’éditorialiste. Il peut discuter ses arguments, mesurer leur cohérence et distinguer l’orientation institutionnelle du journal du travail quotidien de ses reporters.
Une préférence avouée demeure discutable. Une préférence cachée agit à l’abri de toute contradiction. Tout journal doit pouvoir assumer publiquement son choix politique.
Tout journal repose sur une certaine conception du monde, de l’intérêt public et du rôle de la presse dans la société. Il choisit les principes qu’il entend défendre et les abus qu’il refuse de banaliser. L’objectivité ne se confond pas avec l’absence de jugement. Elle réside dans la discipline qui précède ce jugement. Il faut vérifier avant d’affirmer, confronter avant de conclure, reconnaître les faits contraires à sa propre conviction et laisser à la réalité la possibilité de démentir celui qui l’observe. Le journaliste objectif ne suspend pas sa conscience. Il soumet sa conscience à une méthode.
La neutralité, en revanche, peut conduire à une abdication. Devant la corruption, la fraude électorale, le racisme ou la violence, elle invite parfois le journaliste à juxtaposer deux discours sans examiner leur rapport avec le réel. Or la vérité ne se trouve pas nécessairement au milieu de deux déclarations opposées. Entre un fait démontré et sa négation intéressée, le point d’équilibre reste une contrevérité.
Le journaliste ne travaille ni au service d’un parti ni dans un vide moral. Sa première fidélité va aux faits, mais la volonté même de les rechercher traduit déjà un engagement envers le public. Enquêter sur l’abus de pouvoir, défendre l’accès à l’information et refuser la falsification ne relèvent pas d’une neutralité politique. Ces devoirs fondent la raison d’être du journalisme.
Le Miami Herald peut recommander David Jolly et continuer à mériter la confiance de ses lecteurs, à condition que cette préférence ne lui accorde aucune immunité journalistique. Ses reporters doivent pouvoir découvrir contre lui ce que le comité éditorial aurait préféré ne jamais lire. La crédibilité du journal se mesurera précisément à cette liberté.
