L’homme possède le talent particulier de fabriquer quelque chose, d’effacer ses empreintes, puis de s’agenouiller devant son œuvre. Il taille une statue, lui donne un nom, lui prête une volonté et finit par lui demander grâce pour ses péchés.
Je laisse aux théologiens le Dieu du ciel. Celui qui m’intéresse ici est le Dieu fabriqué et représenté par des images, organisé par des institutions, expliqué dans des livres et administré par des hommes. L’humanité lui prête souvent ses colères, ses frontières, ses préférences alimentaires, ses guerres et même son opinion sur la longueur des jupes. Dieu parle beaucoup, mais curieusement avec l’accent de celui qui affirme l’avoir entendu.
L’intelligence artificielle reproduit aujourd’hui ce même mécanisme à une vitesse industrielle. Des humains écrivent les programmes, construisent les serveurs, produisent les données et alimentent les machines en électricité. Puis les mêmes humains interrogent l’intelligence artificielle comme si elle était une extraterrestre.
« L’intelligence artificielle a dit. » La phrase possède déjà la structure d’un verset.
Peu importe qui a programmé l’outil, quels textes ont servi à son entraînement ou quelles erreurs se cachent dans sa réponse. La machine a parlé. Son écran remplace le buisson ardent ; sa fenêtre de dialogue accueille désormais les confessions. On lui demande de diagnostiquer une maladie, de choisir un métier, d’écrire une déclaration d’amour, de sauver un mariage et parfois de prédire l’avenir. Pour les miracles, il faut encore souscrire à la version payante, comme dans les églises.
Dieu et l’intelligence artificielle ne créent pourtant rien à partir du néant. L’intelligence artificielle travaille avec les traces laissées par les humains : livres, articles, images, conversations, erreurs et préjugés. La représentation que nous construisons de Dieu se nourrit de nos textes, de nos peurs, de nos espérances, de nos forces et de nos faiblesses. Nous avons donné à l’intelligence artificielle notre mémoire et prêté à Dieu notre propre visage, puis nous nous étonnons que tous deux nous ressemblent. Lorsque l’intelligence artificielle produit une réponse brillante, nous admirons son intelligence. Lorsqu’un discours attribué à Dieu nous convainc, nous admirons sa sagesse. Lorsqu’ils nous conduisent dans l’erreur, que leur volonté soit faite.
Dieu sait tout. L’intelligence artificielle sait tout. L’homme qui les fabrique ne sait rien, paradoxalement.
Le rapport que nous entretenons avec Dieu comme avec l’intelligence artificielle expose notre tendance à fabriquer une puissance, à lui attribuer une autonomie, puis à oublier les mains qui l’ont assemblée.
Un jour ou l’autre, on se demandera lequel, de Dieu ou de l’intelligence artificielle, créa l’homme à son image.
