Ce jour-là, le jour de votre consécration, cher gagnant ou chère gagnante, vous serez aux anges, comme on dit chez moi. Aux anges parce qu’un ange est forcément blanc dans un certain imaginaire occidental. Un Noir aux anges serait un paradoxe. Le paradoxe, parfois, est bon pour la diversité. Oui. Mais. Ça a une limite.

Je vous écris avant de connaître votre nom. Votre couleur, on la connaît déjà. Vous êtes blanc. Blanc, plus blanc que la neige. Naturellement, le Blanc que vous êtes est au-dessus de tout soupçon. Le soupçon est nègre. Entre racistes, ça se dit. Peut-être pas vous, mais eux, entre eux, ça se dit. D’ailleurs, soit dit en passant, sans le Noir, plus belle la photo. Bref.

Le jour de votre saint sacrement, depuis mon canapé, je vous regarderai sous les projecteurs, comme des millions d’autres lecteurs. Comme tant d’autres, je verrai d’abord quelqu’un qui aura eu le privilège d’être blanc, avant de voir un auteur.

En toute honnêteté, cette lettre s’adresse à vos enfants et à vos petits-enfants, pour qu’ils sachent qu’à nos yeux, leur père, leur mère, leur grand-père ou leur grand-mère aura gagné un Goncourt pour sa couleur d’abord. Pour son livre, peut-être, ensuite.

Vous trouverez cette accusation injuste. Vous invoquerez vos années de travail, vos manuscrits recommencés, vos nuits devant une phrase qui résiste. Je vous entendrai. Mais j’aimerais que cette exigence de justice vous conduise jusqu’à un autre écrivain : Thélyson Orélien, le seul Noir de la foule, haïtien qui pis est. Lui aussi avait un livre. Lui aussi figurait sur cette liste. Lui aussi avait rencontré des lecteurs avant de rencontrer ses accusateurs.

Le 25 septembre, l’Académie Goncourt a retiré « C’était ça ou mourir » de sa première sélection. Elle invoque des plagiats antérieurs attribués à son auteur et plusieurs analyses qui, selon elle, rendent très vraisemblable une importante contribution de l’intelligence artificielle au roman. Ces deux motifs doivent être examinés. Ils ne peuvent cependant pas être confondus : des emprunts dans d’anciens articles ne démontrent pas, à eux seuls, la fabrication automatique d’un nouveau livre.

Deux jours auparavant, Philippe Claudel, écrivain et président de l’Académie Goncourt, exigeait des « preuves irréfutables » pour envisager une exclusion. Le communiqué du retrait emploie « selon toute vraisemblance ». Entre ces deux expressions, quelle démonstration a emporté la décision ? Quels éléments ont été soumis à la contradiction ? Le public mérite davantage qu’un changement de vocabulaire entre la prudence annoncée et la sanction prononcée.

Je ne réclame aucune faveur pour Thélyson Orélien. Je demande de comprendre la règle qui l’écarte et de savoir si elle vous a été appliquée avec la même rigueur. Et si elle ne l’a pas été, pourquoi ?

Boris Bergmann, ce sera peut-être vous, le gagnant. Dans « Minotaure », vous cherchez un père et interrogez la blessure de n’avoir pas été désiré. Vous connaissez donc le poids d’une reconnaissance refusée. Le jour où l’on prononcera votre nom, que penserez-vous de cet autre écrivain dont on conteste la paternité du livre ? Je ne confonds pas vos histoires. Je vous demande si la question qui traverse la vôtre vous rendra sensible à la sienne.

Louise Chennevière, peut-être vous reconnaîtrons-nous bientôt dans le sourire de la lauréate. Avec « Faire la peau », vous explorez ce lien maternel où l’amour côtoie les blessures, où une parole proche peut atteindre plus profondément qu’une hostilité déclarée. Que ressentiriez-vous si le milieu qui venait de reconnaître votre écriture vous demandait soudain de prouver qu’elle vous appartient ? Avant de répondre pour Orélien, essayez un instant de recevoir cette question pour vous-même.

Ananda Devi, si c’est vous, « Chronique d’un royaume perdu » vous accompagnera jusqu’à cette table où l’on décide des consécrations. Vous donnez à un enfant la tâche de raconter un royaume pour le soustraire à l’oubli. Je me demande quelle histoire vous garderez de cette rentrée littéraire. Celle de votre victoire suffira-t-elle ? Ou sentirez-vous le besoin d’y laisser une place à cet écrivain dont le nom aura disparu de la liste qui vous réunissait ?

Sonia Devillers, ce sera peut-être votre tour de répondre aux questions sous les projecteurs. « Le Fabuleux Piano » vous a conduite sur les traces d’instruments pillés aux Juifs sous l’Occupation, dans une recherche où la mémoire familiale rencontre l’enquête. Vous connaissez la responsabilité qui accompagne la restitution d’une histoire. Lorsque vous entendrez les mots « selon toute vraisemblance », votre exigence de journaliste sera-t-elle satisfaite ? Ou voudrez-vous, pour votre propre tranquillité, comprendre exactement ce qui a été établi ?

Anne Godard, imaginons que l’on vous couronne pour « Nous aussi ». Votre roman explore une famille dont l’unité étouffe les individus, un univers où l’appartenance peut coûter cher à celui qui s’en écarte. La famille littéraire vous ouvrira les bras. Vous sentirez-vous assez libre, dans cette étreinte, pour poser une question embarrassante ? J’aimerais croire que votre victoire vous donnera davantage de liberté que d’obligations silencieuses.

Olivier Grondeau, si votre nom est prononcé, « Joseph dans la nuit » recevra une lumière que son récit d’enfermement rendra particulièrement émouvante. Votre détention en Iran n’est comparable à aucune exclusion littéraire. Mais vous avez éprouvé ce que signifie devoir répondre à une accusation lorsque votre propre parole semble impuissante à modifier le regard posé sur vous. Cette expérience vous donnera-t-elle envie de savoir comment celle d’Orélien a été entendue ? Je vous imagine sensible à cette question, même sans partager sa défense.

Yannick Haenel, ce sera peut-être vous. Alors, deux professeurs se rencontreront dans ma mémoire : Jean Deichel, celui de « La Solitude des professeurs est infinie », et Jonas Dorléon, celui de « C’était ça ou mourir ». L’un découvre les épreuves et les joies de l’enseignement ; l’autre quitte une Haïti ravagée par la violence. Vous avez confié à votre personnage le désir de faire vivre la littérature au milieu des difficultés. Que lui diriez-vous si un élève vous demandait pourquoi l’un de ces deux livres a été retiré avant le vote ? Auriez-vous une réponse qui vous satisfasse intimement ?

Lilia Hassaine, si c’est vous, votre « Je » sera célébré pour avoir déplacé le regard vers l’épouse enfermée de Rochester, dans l’univers de « Jane Eyre ». Vous avez choisi de vous approcher d’une femme que le récit des autres tenait à distance. Ce geste d’écriture engage une sensibilité : accepter d’écouter avant de reprendre un jugement. Pourrez-vous garder cette disponibilité au moment de votre consécration ? Entendre les questions d’Orélien ne vous obligera pas à l’absoudre. Cela permettra au moins que sa voix ne soit pas recouverte par les applaudissements.

Philippe Jaenada, peut-être serez-vous celui que nous verrons lever son verre. Dans « L’Inconnue du quai de Javel », vous retournez vers une femme retrouvée morte en 1949, vers les archives et les traces d’une enquête. Vous savez combien il faut parfois de temps pour comprendre ce qu’un dossier paraît dire immédiatement. Si vous aviez eu à examiner celui d’Orélien, à quel moment auriez-vous estimé pouvoir conclure ? Je vous pose la question parce que votre patience d’écrivain pourrait devenir, ici, une exigence envers ceux qui vous récompensent.

Jean-Yves Jouannais, votre victoire aurait une ironie que vous seriez sans doute le premier à entendre. Dans « Une forêt », il faut défendre des oiseaux allemands contre le soupçon d’être nazis. Votre fiction pousse l’accusation jusqu’à son étrangeté. Les accusations visant Orélien appellent, elles, un examen sérieux. Mais votre livre pourrait vous rendre attentif à ce moment où le soupçon finit par occuper toute la place. Vous demanderiez-vous alors ce qui reste possible à celui sur lequel il s’est fixé ?

Emma Marsantes, si c’est vous, j’écouterai votre discours en pensant à « N’efface pas mes cercles ». Vous traversez les générations et les violences familiales, ces histoires dont les conséquences dépassent ceux qui les ont commencées. Peut-être penserez-vous aussi à ce qui se transmet avec un verdict public. Une distinction entre dans la mémoire d’une famille ; une accusation aussi. Cette pensée vous conduira-t-elle à demander si toute la rigueur nécessaire a précédé l’exclusion de votre concurrent ?

Clémentine Mélois, ce sera peut-être votre livre que les libraires empileront à l’entrée de leurs boutiques. Dans « Choses que je croyais perdues », une femme prépare son déménagement après une rupture ; les objets lui rendent des fragments de sa vie. Vous savez faire sentir tout ce qu’une chose ordinaire peut contenir. Que contiendra, pour vous, cet exemplaire orné du bandeau Goncourt que vous conserverez ? J’espère que vous pourrez le reprendre des années plus tard sans avoir à détourner la pensée d’une question que vous n’auriez pas osé poser.

Sylvain Prudhomme, imaginons votre nom annoncé. Avec « De l’autre côté du lac », vous suivez une photographe attentive à quelque chose qui échappe aux autres, jusqu’à sa disparition. Cette attention à ce que tous ne voient pas me donne envie de vous adresser une demande simple : regardez aussi votre victoire depuis la place de celui qui a été écarté. Vous n’y verrez peut-être pas ce que j’y vois. Mais accepter ce déplacement serait déjà une manière de prendre notre inquiétude au sérieux.

Olivier Rolin, si c’est vous, « La Guerre éternelle » apportera jusqu’au Goncourt votre méditation sur Troie et les villes martyrisées. Je ne chercherai aucune équivalence entre ces destructions et une controverse littéraire. Je pense plutôt à votre manière de revenir vers ce qui demeure après les événements. Lorsque le bruit de cette rentrée sera retombé, que souhaiterez-vous avoir dit ? La joie d’être reconnu laisse-t-elle, selon vous, assez de place à l’inconfort d’interroger ceux qui vous reconnaissent ?

Patrice Trigano, ce sera peut-être vous qui recevrez les félicitations. Dans « Bataille au procès », vous accompagnez Georges Bataille appelé à témoigner au procès de Jean-Jacques Pauvert, poursuivi pour avoir publié Sade. Vous vous êtes approché d’un écrivain au moment où sa parole devait s’engager publiquement. Cette fréquentation vous donnera-t-elle envie de prendre la vôtre ? Une question sur les preuves et sur la procédure suffirait à montrer que la reconnaissance d’une institution ne vous dispense pas de l’examiner.

Aucun de vos livres ne dispense son auteur de répondre d’une fraude éventuelle. Mais aucun de vous ne devrait bénéficier d’une confiance que l’on refuse à un autre sans pouvoir expliquer précisément cette différence.

Je vous entends déjà protester, cher prochain gagnant ou chère prochaine gagnante : vous n’avez exclu personne. Vous avez écrit votre livre. Vous attendez une décision. C’est vrai. Je ne vous attribue aucune intervention dans cette affaire. Je vous demande ce que vous ferez de la situation dont vous pourriez bénéficier.

Cité-Soleil, Haïti, le 26 septembre 2026.
Par Jean Venel Casséus