NON à son exclusion. NON au procès sans preuves publiques. NON au détecteur d’intelligence artificielle transformé en tribunal littéraire. NON à l’assassinat d’un auteur au moyen d’un communiqué. Mais Thélyson n’est pas du gang.

Le gang, sinon l’ordre, pour être gentil, c’est un petit cercle informel d’écrivains haïtiens qui s’accordent le droit de distribuer les cartes professionnelles de la littérature. Ils décident qui est écrivain, qui ne l’est pas encore, qui ne le sera jamais, qui mérite une invitation, une préface, une résidence, une traduction ou une photographie à côté d’un ambassadeur.

Ils n’ont ni siège officiel, ni statut, ni sceau. Pourtant, ils siègent. Leur tribunal voyage entre l’Institut français, les ambassades, les festivals, les jurys, les maisons d’édition et quelques salons où le vin a parfois plus d’ancienneté que les idées. Ils ne publient aucun décret, mais leurs préférences ouvrent des portes et leurs silences en ferment.

Un jeune peut écrire avec du feu dans les doigts et rester longtemps dans l’obscurité parce qu’il ne fréquente pas les bonnes tables. La qualité de son texte compte, bien sûr. Mais elle doit souvent être accompagnée du bon patronyme, du bon numéro de téléphone, de la bonne recommandation et d’une présence régulière dans les lieux où la littérature haïtienne obtient son certificat de fréquentabilité.

S’il n’est pas admis dans le cercle, on ne dira pas toujours qu’il écrit mal. On fera mieux : on ne dira rien. Aucun compte rendu. Aucune invitation. Aucune conversation. Son livre existera dans les librairies sans entrer dans la littérature reconnue. Il écrira, publiera et rencontrera des lecteurs, mais restera absent de la liste tenue par ceux qui se considèrent comme l’Ordre des écrivains haïtiens.

Avec C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien a dérangé cette chaîne de consécration. Il n’a pas attendu qu’on l’autorise à réussir. Son livre a rencontré un public, occupé l’espace médiatique et pénétré les sélections prestigieuses sans que la petite douane littéraire de Port-au-Prince ait préalablement tamponné son passeport.

Son succès avait donc quelque chose d’insolent. Il ne venait pas assez souvent boire du vin avec les gardiens du temple. Il ne mangeait pas leur caviar dans les ambassades. Il n’était ni leur découverte, ni leur protégé, ni le résultat de leur bénédiction. Il leur retirait le plaisir d’avoir fabriqué sa réussite.

Lorsque l’accusation d’intelligence artificielle est tombée, des écrivains importants, dont Yanick Lahens, Dany Laferrière et Kettly Mars, entre autres, ont pris position. Leur parole compte. Mais quelques voix individuelles ne constituent pas une réponse du secteur. Où est la déclaration collective ? Où est la mobilisation des associations d’écrivains ? Où sont les pétitions, les tribunes communes et les institutions littéraires haïtiennes exigeant la publication des preuves, des méthodes et des expertises ?

Ce milieu sait se constituer en collectif lorsque la cause lui convient. Les signatures arrivent, les manifestes circulent, l’indignation obtient un titre et un lieu de lancement. Pour Thélyson, aucune mobilisation sectorielle. Le mot NON, si facile à imprimer en majuscules, reste cette fois dans le clavier.

Cette affaire dépasse Thélyson Orélien. Elle adresse un message aux jeunes écrivains haïtiens : vous pouvez écrire, mais d’autres prétendront décider si vous êtes écrivain. Vous pouvez réussir, mais votre réussite sera suspecte si elle échappe aux circuits habituels. Vous pouvez être consacré à l’étranger et rester un intrus chez vous jusqu’au jour où une autorité extérieure obligera le cercle à déplacer une chaise.

La corruption dans le monde littéraire ne se limite pas à l’argent. Elle se loge dans les invitations qui récompensent les fidélités, les résidences qui circulent entre amis, les jurys qui reproduisent leur propre famille et la proximité institutionnelle déguisée en jugement esthétique. Le talent doit demander audience à un réseau avant de rencontrer le lecteur.

Si Thélyson avait été un écrivain de l’ordre, son affaire serait déjà celle de toute la littérature haïtienne. Puisqu’il est resté hors de l’ordre, on l’observe à distance en espérant qu’il chute, avec cette prudence confortable de ceux qui ne veulent perdre, dans l’Hexagone, ni une invitation, ni un financement, ni leur place à table.