Washington n’a pas d’état d’âme. Il n’est jamais dans le « Moi qui n’étais rien, mais voilà qu’aujourd’hui je suis le gardien du sommeil de ses nuits, je l’aime à mourir ». Mourir, si tu veux. Pas Washington. Washington est dans la Realpolitik. Républicain ou démocrate, ce qui compte reste l’America First. Voilà pourquoi Washington aime les cons et les junkies devenus Chef d’État et de gouvernement.
Le con, en géopolitique, n’est pas nécessairement celui qui manque d’intelligence. Il peut être diplômé, bien habillé, parfaitement bilingue et capable de prononcer « souveraineté nationale » sans rire. Sa véritable qualité réside ailleurs : il est prévisible. Il accepte de voir le monde avec les lunettes qu’on lui prête. Il signe ce qu’on lui présente, vote comme on l’attend dans les organisations internationales et appelle partenariat ce que son peuple ressent comme une tutelle.
Le junkie, lui, souffre d’une dépendance diplomatique. Il lui faut sa dose de reconnaissance, son communiqué du Département d’État, sa photographie avec un responsable américain, son programme d’assistance et quelques millions de dollars pour calmer les tremblements de son régime. Sans visa, sans aide budgétaire, sans coopération militaire et sans invitation à Washington, il entre en manque de légitimité.
Les États-Unis n’exigent pas toujours que leurs partenaires soient démocrates, vertueux ou même populaires. Ils leur demandent surtout d’être utiles. Utiles pour contenir un adversaire, accueillir une base, protéger une route commerciale, livrer du renseignement, contrôler une frontière, voter une résolution, garantir l’accès à une ressource ou retenir des migrants loin du territoire américain.
La démocratie peut alors patienter dans la salle d’attente. Les droits humains aussi. On leur apportera un café pendant que la stratégie signe les contrats.
L’histoire des relations internationales conserve ainsi une longue collection de dirigeants autoritaires fréquentables parce qu’ils se trouvaient du bon côté de la carte. Pendant la guerre froide, il suffisait souvent de se déclarer anticommuniste pour obtenir une indulgence américaine. La torture pouvait être classée parmi les affaires intérieures, la corruption parmi les particularités culturelles et les élections truquées parmi les nécessités de la stabilité.
Après le 11 septembre 2001, une nouvelle ordonnance fut prescrite : la lutte contre le terrorisme. Des gouvernements peu recommandables reçurent armes, renseignements, formations et protection parce qu’ils rendaient service dans une région jugée stratégique. Plus récemment, la rivalité avec la Chine et la Russie a rouvert la pharmacie. Un chef d’État peut maltraiter sa population le matin et être reçu comme partenaire indispensable l’après-midi, à condition que ses ports, ses minerais ou sa position géographique intéressent Washington.
Le con et le junkie offrent donc deux avantages. Le premier obéit sans comprendre tout ce qu’il engage. Le second comprend parfois, mais sa dépendance l’empêche de refuser. L’un remet les clés parce qu’il croit entrer dans la maison. L’autre les remet pour recevoir sa prochaine dose.
En gros, voilà comment ça fonctionne : Si tu es démocrate et utile, Washington t’aime ; si tu es dictateur et utile, Washington t’aime ; si tu es con, ta prévisibilité le rassure, Washington t’aime ; si tu es junkie, ta dépendance lui garantit les ressources de ton pays, Washington t’aime.
Mais quand tu ne serviras plus à rien, tu ne seras rien. sinon, un moins que rien.
